Suisse
Interview

Un criminologue avance une nouvelle thèse sur la tuerie d’Aarau

La police déployée juste après la fusillade, les scellés sur la porte de l'auteur présumé et un hommage sur les lieux du drame. La tuerie d'Aarau soulève de nombreuses questions.
La police déployée juste après la fusillade, les scellés sur la porte de l'auteur présumé et un hommage sur les lieux du drame. La tuerie d'Aarau soulève de nombreuses questions.montage watson avec agences

Le tireur jurassien pourrait être un cas inédit de «violence nihiliste»

Le criminologue Dirk Baier estime que l’attaque d’Aarau pourrait constituer un premier cas grave de violence nihiliste en Suisse et explique ce concept.
05.09.2026, 08:4905.09.2026, 08:49
Andreas Maurer / ch media

Après l’attaque d’Aarau, la police a rapidement parlé d’un acte de type «amok». Mais ce terme permet-il vraiment de comprendre ce qui s’est passé? Le criminologue Dirk Baier propose une autre lecture des faits et avance l’hypothèse d’une forme de violence encore inédite en Suisse.

Dirk Baier, vous vivez dans le canton d’Argovie et souhaitez vous faire naturaliser. A quel point l’attaque d’Aarau vous touche-t-elle?
Elle me touche et éveille aussi ma curiosité de criminologue. On a certes rapidement compris ce qui s’était passé, mais de nombreuses zones d’ombre subsistaient. Nous cherchons tous des explications.

Dirk Baier est...

... professeur de criminologie à la Haute Ecole zurichoise des sciences appliquées et à l’Université de Zurich. Agé de 50 ans, il dirige depuis 2015 l’Institut de recherche sur la délinquance et de prévention de la criminalité. Il était auparavant directeur adjoint de l’Institut de recherche criminologique de Basse-Saxe, à Hanovre. Né et élevé en Saxe, il suit actuellement une procédure de naturalisation en Suisse.

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Pourquoi voulons-nous absolument connaître le mobile après une telle attaque?
Parce que nous voulons comprendre pourquoi un être humain ôte la vie à d’autres. Face à un acte aussi effroyable, nous nous attendons presque inévitablement à trouver une logique, aussi absurde soit-elle. Nous recourons donc rapidement à des termes comme terrorisme ou amok. Coller une étiquette sur l’acte nous donne le sentiment de pouvoir le classer.

«Mais cela ne signifie pas pour autant que nous l’avons compris»

La police parle d’une attaque de type «amok». Pourquoi cette explication ne vous suffit-elle pas?
Le terme «amok» décrit avant tout le déroulement des faits, mais en dit peu sur les motivations. Les attaques classiques de ce type trouvent souvent leur origine dans une humiliation personnelle et visent le lieu où l’auteur l’a subie, par exemple une école ou un lieu de travail. La violence terroriste poursuit, elle, un objectif idéologique. A Aarau, aucun lien personnel avec les victimes ou le lieu de l’attaque n’est connu à ce stade. Les victimes semblent avoir été choisies au hasard.

Que signifie «Amok» en fait?
Le terme désigne une attaque au cours de laquelle une personne cherche à faire le plus de victimes possible, généralement dans un lieu public. Il décrit avant tout le déroulement des faits, et non le mobile de l’auteur.

Comment qualifieriez-vous alors cette attaque?
De violence nihiliste. On entend par là une violence dénuée de sens, qui ne poursuit aucun objectif concret et naît de la haine des êtres humains. Il ne s’agit de punir personne ni de diffuser un message politique.

«Les victimes sont attaquées simplement parce qu’elles se trouvent là»

Le suspect n’a peut-être pas dirigé sa violence contre des personnes précises, mais contre la vie humaine en elle-même.

Toute violence n’est-elle pas dénuée de sens?
Oui, mais la question est ici de savoir si elle poursuit un objectif. Dans le terrorisme comme dans les attaques de type «amok», les auteurs visent un but qui, de leur point de vue, a un sens.

«Ici, nous semblons avoir affaire à une violence sans objectif. Le suspect cherchait probablement à s’imposer et à dominer»

Les victimes faisaient la fête ensemble, tandis que Julien G. vivait dans l’isolement. Cette foule en liesse aurait-elle pu incarner tout ce qui lui manquait ou est-ce de la psychologie de comptoir?
C’est envisageable. Lorsqu’une personne s’éloigne de la société pendant des années, elle finit peut-être par ne plus connaître la chaleur des relations sociales, le plaisir de faire la fête ensemble ou le sentiment de sécurité. Cette distance peut faire naître du ressentiment, puis de la colère. Et l’envie suscitée par la vie des autres peut finalement déboucher sur une volonté de destruction.

«L’affaire d’Aarau pourrait être le premier cas grave de violence nihiliste en Suisse»

Julien G. était un solitaire renfermé. Aujourd’hui, la Suisse s’interroge sur les moyens d’empêcher les actes commis par des personnes souffrant de troubles psychiques.
Nous devons cesser d’appeler systématiquement les professionnels à faire mieux leur travail. La prévention ne peut pas être déléguée aux seuls services psychiatriques, à la police ou aux autorités chargées des armes. Nous devons nous intéresser les uns aux autres et ne pas abandonner à leur sort les personnes qui s’isolent. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faille, après coup, rendre leurs proches ou leurs voisins responsables.

Julien G. était un solitaire. S’il voulait qu’on le laisse tranquille, il fallait respecter son choix, non?
En principe, oui. Dans une société libre, chacun doit pouvoir vivre comme il l’entend, sauf lorsque des convictions hostiles commencent à s’ancrer. Après un tel acte, nous cherchons un problème que nous pouvons résoudre, comme la législation sur les armes. Mais ce n’est pas la cause déterminante.

«Prévenir la violence exige l’engagement de chacun»

Je pense qu’un peu plus d’attention portée aux autres pourrait effectivement aider.

Une jeune femme est morte et six personnes ont été blessées. Comment mesurez-vous l’ampleur de cette attaque?
Cette attaque est une catastrophe. Parmi les victimes figurent aussi des personnes qui n’ont pas été blessées physiquement, mais qui souffrent psychologiquement de ce qu’elles ont vécu. Les conséquences auraient néanmoins pu être encore plus graves. L’auteur a tiré plus de 40 fois et disposait de trois armes prêtes à l’emploi. On ose à peine imaginer ce qui aurait pu se produire s’il les avait utilisées de manière plus ciblée ou avec davantage d'entraînement.

Comment jugez-vous la communication de la police?
Immédiatement après les faits, la police était présente non seulement sur le terrain, mais aussi sur le plan de la communication. Elle s’est exprimée rapidement devant les médias et a reconnu ouvertement ce qu’elle ignorait encore. Mais après l’arrestation [réd: qu'elle n'a pas communiqué immédiatement], elle s’est soudain murée dans le silence, tout en annonçant une conférence de presse deux jours plus tard.

«Elle a ainsi suscité d’énormes attentes auxquelles elle ne pouvait guère répondre»

La police n'avait-elle pas besoin de temps et d’énergie pour mener l’enquête?
Elle devait aussi trier et vérifier toutes les informations. Mais pour la population, ce passage soudain d’une communication ouverte au silence a été difficile à comprendre. Même sans pouvoir livrer de nouveaux détails sur l’enquête, la police aurait pu expliquer plus tôt ce qui était établi et pourquoi certaines questions devaient rester sans réponse. (adapt. jah)

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