Il a volé 9 millions de francs aux CFF et s'est offert une vie de rêve
Agé de 54 ans, l’ancien cadre des CFF était un homme respecté, qui dégageait une véritable impression de puissance lorsqu’il arpentait fièrement les ateliers de production, selon une source interne aux ateliers d’Olten.
Avec le recul, d’anciens collègues regrettent de ne pas avoir osé lui demander des comptes. Lors des séances, il se faisait remarquer par des dépassements de budget inattendus, mais son autoritarisme coupait court aux questions critiques.
Une carrière sans histoire
Son parcours de cheminot avait pourtant tout d’une carrière sans histoire. Il est entré aux CFF à 23 ans comme artisan spécialisé. Il a rejoint les bureaux à 32 ans, avant de devenir chef de projet, puis responsable de la logistique d’approvisionnement.
Au sommet de sa carrière, il dirigeait le secteur chargé de la modernisation des véhicules aux ateliers d’Olten. Sous ses ordres, quelque 120 spécialistes ont rénové l’ensemble des voitures à deux étages IC2000 pour plus de 300 millions de francs.
La police fédérale l’attendait pourtant sur le parking devant le bâtiment des CFF à Olten un matin de novembre 2024. A 5 heures 20, les agents l’ont emmené menotté. Il doit comparaître fin octobre avec quatre co-prévenus devant le Tribunal pénal fédéral.
La vérification des CFF était trop légère
Selon l’acte d’accusation, le cadre aurait mis en place son système frauduleux en 2007. Au cours des 17 années qui ont précédé son arrestation, il aurait détourné près de 9 millions de francs au préjudice des CFF. Il aurait saisi des commandes dans le système comptable, puis fait établir les factures correspondantes.
La plupart du temps, aucune marchandise n’était livrée. Dans quelques cas, du matériel arrivait effectivement, mais les CFF n’en avaient pas besoin et le payaient à un prix excessif. Le cadre faisait ensuite enregistrer les prétendues livraisons dans le système comme ayant été «détruites chez le fournisseur».
Il contrôlait ainsi les deux côtés du rapprochement comptable: en interne, il créait la commande; à l’extérieur, la facture correspondante. Le service comptable vérifiait uniquement que le fournisseur, le numéro de commande et le montant concordaient. Selon l’accusation, les contrôles plus approfondis n’étaient effectués que par sondage.
Il avait créé un réseau de sociétés-écrans
Le cadre des CFF a commencé par présenter des factures dont le montant net restait, pendant des années, juste en dessous de 50 000 francs. Plus tard, il a également soumis certaines factures de plusieurs centaines de milliers de francs. Elles n’ont déclenché aucune alerte dans le système des CFF.
Il faisait verser les montants à des sociétés-écrans qu’il contrôlait. Pour cela, il s’était associé à sa sœur et à trois connaissances, qui prêtaient leur nom aux entreprises. Selon l’acte d’accusation, une partie de l’argent transitait ensuite par d’autres sociétés afin de donner l’illusion d’un véritable commerce de marchandises.
Selon certaines sources, les complices ignoraient ce qui se tramait. Le Ministère public de la Confédération estime toutefois qu’ils auraient au moins dû s’en douter. Ils gagnaient en effet de l’argent sans travailler. D’après l’acte d’accusation, les quatre co-prévenus ont reçu ensemble plus d’un million de francs. Le cadre aurait conservé le reste.
L'immobilier et les voitures de luxe dissimulent la fraude
L’acte d’accusation révèle à quoi l’homme aurait consacré l’argent des CFF. Fin 2011, il a acheté un terrain dans le canton de Soleure pour 450 000 francs. Quelques mois plus tard, il a acquis une maison en Floride pour 435 000 francs supplémentaires. Il l’a ensuite revendue et a investi le produit de la vente dans une piscine et de nouvelles douches pour la maison familiale.
Il s’est ensuite tourné vers les voitures de luxe. Son achat le plus spectaculaire a été une Lamborghini Gallardo LP570-4 Blancpain à 400 000 francs. Cette voiture de sport noire mate n’a été produite qu’à douze exemplaires dans le monde.
Une seule voiture ne lui suffisait pas. Il s’est constitué tout un parc automobile. Les achats et les reventes lui servaient à dissimuler l’origine de l’argent. Il a acquis treize véhicules, parmi lesquels deux Porsche, deux BMW et une Harley-Davidson. Sa femme a reçu une Mini Cooper Cabrio. Elle l’utilisait pour se rendre au travail et transporter leurs enfants.
Les autorités saisissent ce qu'elles peuvent
L’argent n’a cependant pas fait le bonheur du couple. Avant même l’arrestation, la femme est partie vivre chez un nouveau compagnon avec les enfants. L’ancien cadre des CFF s’est alors installé dans le canton d’Argovie.
Il a versé des contributions d’entretien pour ses enfants jusqu’à son arrestation. Les paiements se sont ensuite interrompus. Le Ministère public de la Confédération a par ailleurs saisi la Mini Cooper. Cette mesure a particulièrement pénalisé son ex-femme: du jour au lendemain, elle n’avait plus de voiture pour aller travailler et transporter les enfants.
Quelques mois après son arrestation, le prévenu a fait des aveux au «Blick», en déclarant qu’il regrettait ses actes. Selon lui, des difficultés financières l’auraient poussé à commencer à établir de fausses factures. Sollicité, il ne souhaite plus s’exprimer avant le procès.
Il est accusé de gestion déloyale des intérêts publics, d’escroquerie par métier, de blanchiment d’argent aggravé et de faux dans les titres. Il risque plusieurs années de prison.
Une partie du préjudice est déjà prescrite
Une grande partie des quelque 9 millions de francs ne peut cependant plus faire l’objet de poursuites pénales, puisque le délai de prescription de l’escroquerie est de 15 ans. L’acte d’accusation ne tient donc plus le prévenu responsable que d’un préjudice de 5 millions de francs.
Le Ministère public de la Confédération a agi relativement vite. Deux mois après avoir reçu la dénonciation pénale, il a fait arrêter le cadre. Un peu plus d’un an plus tard, il a déposé un acte d’accusation de 87 pages. Cette rapidité est importante, car de nouvelles infractions tombent constamment sous le coup de la prescription.
Le Ministère public de la Confédération avait retenu le 31 mars 2026 comme date de référence pour calculer la prescription. Depuis, d’autres infractions représentant un préjudice d’un peu plus de 600 000 francs ont été prescrites. Si le procès devait être retardé, par exemple en raison d’une maladie, près d’un demi-million de francs supplémentaire pourrait bientôt échapper aux poursuites.
Le contrôle interne des CFF a découvert la fraude
Avec un préjudice de près de 9 millions de francs, il s’agit du plus important cas de fraude connu dans l’histoire récente des CFF. Plusieurs autres affaires ont toutefois suivi un scénario similaire. Après chacune d’elles, l’entreprise publique a promis de faire mieux et annoncé un renforcement des contrôles. Elle en a fait de même cette fois-ci.
Les CFF ont au moins découvert eux-mêmes cette affaire: un signalement est parvenu à leur service interne de conformité, ce qui a permis de mettre au jour l’ensemble du système.
(Traduit et adapté de l'allemand par Bastien Trottet)
En 2024, le Tribunal de district de Zurich a condamné l’ancien patron d’Elvetino, une filiale des CFF. Selon le jugement, il s’était personnellement enrichi.
En 2022, le Tribunal pénal fédéral a condamné trois responsables de chantier des CFF de Saint-Gall. Ils faisaient partie d’un système frauduleux. Préjudice: 3,2 millions de francs.
En 2018, le Tribunal pénal fédéral a condamné un chef de projet zurichois des CFF qui attribuait des mandats à des sociétés fictives. Préjudice: 2 millions de francs.
