Suisse
Logement

Locataires expulsés à Genève: «Une opération de pure spéculation»

Une partie des immeubles concernés du boulevard Carl-Vogt à Genève. Médaillon: le conseiller d'Etat Nicolas Walder et le conseiller national PS et juriste à l'Asloca, Christian Dandrès.
Une partie des immeubles concernés du boulevard Carl-Vogt à Genève. Médaillon: le conseiller d'Etat Nicolas Walder et le conseiller national PS et juriste à l'Asloca, Christian Dandrès.image: capture

«Quand on vire des gens qui ont 40 ans de bail, ça passe mal»

L'Asloca fulmine après avoir pris connaissance des lettres de résiliation envoyées par la régie Naef aux locataires d'un groupe de cinq immeubles genevois. Le conseiller d'Etat en charge du logement, Nicolas Walder, réagit. Le propriétaire de ces immeubles, la Caisse de pension de Bâle-Ville, a acquis en 2020 des biens immobiliers à Genève, dont ceux de Carl-Vogt, pour plus d'un demi-milliard de francs.
16.01.2026, 23:5116.01.2026, 23:51

«A Genève, c’est du jamais vu, il faut une réaction forte au Conseil d’Etat», alerte Christian Dandrès, juriste à l’Asloca, l’association de défense des locataires. Celui qui est aussi conseiller national PS à Berne, réagit à la décision d’expulsion, par résiliation de bail, des locataires d’un groupe de cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt. En tout, 107 logements et 15 commerces.

«A ma connaissance, c’est la première fois à Genève qu’autant de résiliations sont prononcées en même temps»
Christian Dandrès, juriste à l'Asloca

watson le révélait ce vendredi matin: la régie Naef, qui agit pour le compte de la Caisse de pension du canton de Bâle-Ville, la PKBS, le propriétaire, a envoyé ces derniers jours des avis de résiliation à l’ensemble des locataires des immeubles 35 à 43 du boulevard Carl-Vogt, situé dans le quartier de la Jonction. Tous devront partir cette année encore.

«C’est toute notre vie, on est dans l’inquiétude la plus totale»
Une locataire concernée

Mais ces locataires peuvent déposer un recours, comme le leur a d’ailleurs indiqué la régie. «Ils ont trente jours pour le faire auprès de la Commission de conciliation en matière de baux et loyers», explique Christian Dandrès.

«Si aucun accord n’est trouvé entre le locataire et la régie qui représente le propriétaire, la commission, qui agit comme un tribunal, peut soit annuler la résiliation, soit accorder au locataire une prolongation de bail pour lui laisser un délai.»
Christian Dandrès, juriste à l'Asloca

Le traitement d’un recours prend d’ordinaire entre six et huit mois.

Selon le juriste de l’Asloca, cette situation extraordinaire illustre un «problème de fond».

«Dans le cas des cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt, on a affaire à une opération de pure spéculation»
Christian Dandrès, juriste à l'Asloca

«Une somme gigantesque»

Christian Dandrès remonte quelques années en arrière. Il l'assure:

«En 2020, cet ensemble de cinq immeubles construits en 1900 a été vendus par la Financière Arditi à la Caisse de pension du canton de Bâle-Ville pour la somme gigantesque de 128 millions de francs.»
Christian Dandrès, juriste à l'Asloca

Contactée, la régie Naef dit «ne pas être habilitée à confirmer» ce montant, mais renvoie vers un communiqué rédigé en 2020 par la Caisse de pension du canton de Bâle-Ville.

7 immeubles pour plus d'un demi-milliard

Dans ce communiqué daté du 16 décembre 2020, l'année de l'acquisition des cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt, la Caisse de pension du canton de Bâle-Ville annonce:

«Dans le cadre d'un investissement stratégique, la CPBS a acquis un important portefeuille immobilier composé de sept immeubles dans la ville de Genève. Ce portefeuille se compose principalement d'immeubles résidentiels entièrement loués. Tous les immeubles sont situés sur la «Rive Gauche» et bénéficient d'un emplacement de choix. La valeur de la transaction s'élève à plus d'un demi-milliard de francs suisses.»

Les cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt se trouvent justement sur cette rive gauche dont parle la caisse de pension bâloise, visiblement ravie de son entrée en 2020 sur le marché immobilier genevois, comme elle le disait encore dans ce même communiqué:

«Nous sommes fiers d'avoir pu conclure avec succès l'acquisition de ce portefeuille immobilier exceptionnel au cœur de la ville de Genève, dans le meilleur intérêt de nos assurés. Notamment parce que cette transaction importante comprend des immeubles résidentiels rares situés dans des quartiers recherchés et prisés de la ville.»

Résultat, soupçonne Christian Dandrès, «le nouveau propriétaire, la caisse de pension bâloise, veut récupérer sa mise en augmentant probablement drastiquement les futurs loyers de ces immeubles après travaux».

Le conseiller national dénonce une pratique selon lui toujours plus courante dans le milieu de l'immobilier. Les caisses de pension et autres investisseurs ne craignent plus d’acheter des biens immobiliers au prix fort, sûrs qu’ils sont de «pouvoir rentabiliser leur mise dans un marché saturé». Pour le juriste de l’Asloca, «on assiste à un dévoiement du droit du bail».

Trop vite en besogne?

La régie Naef est-elle allée trop vite en besogne? Selon Christian Dandrès, «la loi dispose qu’avant d’envoyer un avis de résiliation pour travaux, une régie doit d’abord informer le locataire de son intention de faire des travaux et expliquer en quoi ils consistent, ce qui peut permettre au locataire de trouver une solution en attendant la fin des travaux.» «Ce n’est pas ce qu’a fait la régie en l’espèce», affirme le défenseur des locataires.

«Ces immeubles n'assurent plus les exigences légales»

De son côté, la régie Naef, jointe ce vendredi par watson, justifie son action:

«Les résiliations sont liées à une rénovation complète et coordonnée des immeubles, construits en 1900 et n’ayant jamais fait l’objet d’une rénovation globale. Les installations techniques sont devenues obsolètes et n’assurent pas les exigences légales notamment en matière d’efficacité énergétique, ni une habitabilité optimale des logements. L’ampleur des travaux ne permet manifestement pas une réalisation en site occupé.»
La régie Naef

Se pose la question du relogement. Christian Dandrès:

«Reloger 107 locataires, et pour certains d’entre eux, leur famille, constitue un problème collectif majeur à Genève, où 56% des locataires ne peuvent pas se loger au prix du marché.»
Christian Dandrès, juriste à l'Asloca

Le conseiller d'Etat Walder prend position

Christian Dandrès souhaite une «réaction au Conseil d'Etat», avons-nous vu. Sollicité par e-mail via son service de presse, le ministre cantonal en charge du logement, le Vert Nicolas Walder, nous a transmis sa prise de position sur le cas des cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt.

«Je suis conscient que cette situation est très difficile pour les familles qui résident dans ces immeubles, mais les rénovations énergétiques sont nécessaires dans l’intérêt général et le Tribunal fédéral a déjà tranché ce cas de figure. Maintenant, j’attends des acteurs de l’immobilier qu’ils se comportent de manière responsable en offrant des solutions crédibles de relogement. Enfin, mon département sera intransigeant sur le contrôle des loyers après travaux.»
Nicolas Walder, chef du Département du territtoire

De son côté Christian Dandrès s’attend à une réaction des partis politiques genevois.

«Quand on vire des gens qui ont 40 ans de bail, ça passe mal»
Christian Dandrès
- Mon ami Barry bande-annonce
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