La «femme de la situation» de Bondo accusée d’homicides par négligence
Une semaine après le terrible éboulement du Piz Cengalo, le 23 août 2017, la télévision suisse a qualifié Anna Giacometti de «femme de la situation». La Grisonne était alors présidente de la commune de Bregaglia, dont fait partie le village de Bondo, partiellement détruit par la coulée de débris.
De toutes parts, les éloges ont afflué. Même l'agence de presse Keystone, habituellement très factuelle, a plus tard salué cette «gestionnaire de crise avisée». Lorsqu'elle a entendu le fracas provenant de la montagne, elle est allée de maison en maison pour alerter les habitants. Le magazine de l'Association des communes suisses lui a consacré un portrait titré: «Anna Giacometti – une femme qui garde son calme en temps de crise».
Aujourd'hui, presque neuf ans jour pour jour après la catastrophe, l'affaire prend une nouvelle tournure. L'héroïne d'alors, qui siège désormais au Conseil national sous les couleurs du PLR grison, doit prendre place sur le banc des accusés du Tribunal régional de Maloja. Le procès consacré à l'éboulement, qui a fait huit morts, s'ouvre ce lundi. Il s'agissait d'alpinistes qui, le matin du drame, redescendaient de la cabane de Sciora.
D'enfant du village à présidente
Au total, cinq personnes sont accusées d'homicides multiples par négligence. Outre Anna Giacometti et le conseiller en risques naturels de la commune, il s'agit de deux spécialistes du canton ainsi que d'un géologue externe. Ils sont accusés d'avoir mal évalué l'activité croissante des chutes de rochers sur le Piz Cengalo au cours des semaines précédant la catastrophe.
Les spécialistes n'ont pas recommandé de fermer les sentiers de randonnée. En tant que responsable de l'état-major de crise, Anna Giacometti aurait été chargée de mettre en œuvre de telles mesures.
Au moment de l'inculpation, Anna Giacometti a déclaré que la commune s'est appuyée sur l'expertise des spécialistes lorsqu'elle a décidé de laisser les sentiers ouverts:
L'ancienne présidente de Bregaglia ne souhaite plus s'exprimer avant le procès. Toutes les personnes mises en cause bénéficient de la présomption d'innocence.
Pendant trois jours, le tribunal devra déterminer dans quelle mesure la catastrophe était prévisible. Dans le cas d'Anna Giacometti se pose en outre une question de fond: quelle responsabilité incombe aux autorités de milice? La question est sensible, car de nombreuses petites communes peinent à pourvoir leurs fonctions politiques. La Grisonne correspond précisément au profil type de la milicienne suisse: profondément enracinée dans sa région, engagée en politique, d'abord active au niveau local, puis à l'échelon national.
Aujourd'hui âgée de 64 ans, elle a grandi dans le Val Bregaglia et suivi l'école de commerce à Zuoz, dans les Grisons. Jeune adulte, elle a travaillé à Lisbonne et à Milan dans le service consulaire, avant de revenir dans sa région natale à 26 ans et de devenir agricultrice. Elle s'est retrouvée en politique «un peu par hasard», racontera-t-elle plus tard. Elle a commencé comme secrétaire du conseil communal, puis a coordonné la fusion de Bondo et de plusieurs autres localités au sein de la commune de Bregaglia, dont elle est devenue la première présidente en 2010.
Deux ans après l'éboulement, elle a fait son entrée au Conseil national. Anna Giacometti s'est dite surprise par son élection. Tout comme en 2023, lorsqu'elle a reçu, sans l'avoir cherché, 15 voix lors de la réélection de la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter.
Les élus de milice s'inquiètent
La procédure pénale liée à l'éboulement a elle aussi connu un rebondissement inattendu. Le Ministère public grison voulait classer l'affaire. Mais les proches des victimes ont porté l'affaire jusqu'au Tribunal fédéral. Celui-ci a exigé des investigations supplémentaires. Après ce nouveau tour de piste, le procès va finalement bien avoir lieu.
L'Association des communes suisses (ACS) suit la procédure «avec attention», selon sa directrice Claudia Kratochvil. Dans les régions de montagne notamment, l'issue de procédures portant sur les questions de responsabilité lors de catastrophes naturelles pourrait influencer «le nombre de personnes qui seront encore prêtes à l'avenir à exercer une fonction de milice». Cette disposition à s'engager dépend toutefois aussi de nombreux autres facteurs, comme la reconnaissance sociale ou encore la rémunération liée à la fonction.
La directrice de l'association ne souhaite pas se prononcer sur le cas de Bondo. Pour l'ACS, un principe est toutefois clair: quiconque accepte une fonction de milice doit également répondre de ses actes dans le cadre des lois en vigueur. Claudia Kratochvil précise toutefois:
Cette tension devient de plus en plus visible. Toujours selon la directrice de l'ACS, les élus communaux ont davantage pris conscience ces dernières années qu'ils pouvaient faire l'objet de procédures judiciaires. C'est particulièrement vrai depuis la catastrophe de Crans-Montana. Le procès de Bondo pourrait accentuer encore cette inquiétude. (trad. tam)
