«Merde, c’était l’apocalypse»: ils racontent Blatten un an après
Ce jeudi après-midi, les autorités et les habitants de Blatten sont réunis pour commémorer l'éboulement dévastateur du 28 mai 2025. La commune considère comme «un devoir» d’honorer la mémoire de cette catastrophe envers la population, le village et les nombreux bénévoles mobilisés après le drame. Quatre habitants du village ravagé nous racontent.
Mattia Ebener (17 ans), carreleur
«Le lendemain de l’éboulement, un journaliste m’a demandé si notre maison avait été détruite. J’ai répondu: oui, mais les souvenirs, eux, sont toujours là. Je dirais exactement la même chose aujourd’hui. A l’époque, j’étais indifférent à tous ces journalistes qui nous posaient des questions ou nous prenaient en photo. J’étais bien plus absorbé par mes propres pensées.
Au moment de l’éboulement, j’étais à Gampel sur un chantier. La veille au soir, mon père pressentait déjà qu’il n’y avait sans doute plus d’espoir. A son retour d’une séance d’information, il a dit que ça s'annonçait mal pour notre maison, et peut-être même pour tout le village
Le mercredi, il pleuvait, et je me demandais si ma famille allait bien. Puis, dans l’après-midi, j’ai soudain senti une vibration. On aurait dit un mini-tremblement de terre. C’était le moment de l’éboulement. Mon portable ne fonctionnait plus. Mon père a réussi à joindre mon patron et lui a dit de me renvoyer à la maison. Ma marraine est venue me chercher et nous sommes partis ensemble.
Je me rappelle encore que mon chewing-gum est tombé de ma bouche. C'est juste avant Ferden que nous avons réalisé toute l'ampleur des dégâts.
Après la conférence de presse de l’après-midi, nous avons tous pleuré. Mon père, ma mère, ma sœur, mon frère et moi. Et pourtant, ce n’est le lendemain matin que j’ai commencé à réaliser ce qui s’était passé. Ce que ça veut dire de se réveiller dans un lit qui n’est pas le sien. Puis, il y a eu plusieurs moments importants pendant l’année où j’ai pris conscience de ce que nous avions perdu.
Archives juste après la catastrophe 👇
A la Fête-Dieu, par exemple, c'est là que j'ai compris que ça n'existerait plus dans notre village. Ou quand il y a eu les premières chutes de neige. Là, on repense à tous ces moments passés à faire du ski de fond. Même chose à Noël et à Nouvel-An. Ma sœur a son anniversaire le 31 décembre, et je n'ai jamais fêté ça ailleurs qu'à la maison, à Blatten.
Les objets, on peut les remplacer. On a eu de la chance et on a sauvé beaucoup de photos. Mon cornet soprano aussi. Les skis de randonnée, ça se rachète. Mais certaines affaires qui étaient dans ma chambre me manquent. Des choses qui ont toujours été là, et qui ont disparu.
Cet anniversaire est très particulier. Le matin, j'ai mes examens de fin d'apprentissage en mathématiques, et l'après-midi, je serai avec ma famille à la cérémonie de commémoration sur le cône de débris. Et le soir? Je ne sais pas. Peut-être que je resterai avec mes proches pour parler de ce qui s’est passé, ou que je retrouverai des collègues.
Je ne sais pas non plus ce que l’avenir nous réserve. Un nouveau Blatten devrait voir le jour. Mais ce nouveau départ sera difficile. Rien ne sera plus jamais comme avant. Peut-être que si j'habite près de la zone de l'éboulement, je ne ferai que penser à ce qu'il y avait avant, comme l'endroit où se dressait l'église, ou la maison d'un ami. Mais ce sera peut-être moins difficile si je vis plus haut, à l'écart des débris. C'est quelque chose que je peux imaginer.
Je vais bientôt terminer mon apprentissage de carreleur avec une maturité professionnelle. Ensuite, j’aimerais ouvrir ma propre entreprise à Blatten. Il n’y a pas encore d’entreprise de carrelage dans le Lötschental. J’aimerais aussi avoir ma propre maison et faire partie de cette communauté où il fait bon vivre.
Si cette catastrophe m’a appris une chose, c’est qu’il faut vivre l’instant présent. Il faut profiter de la vie et ne pas trop se focaliser sur les coups durs.»
Rita Kalbermatten (69 ans), conservatrice
«Quand le glacier s’est effondré dans la vallée, j’étais au musée du Lötschental. Nous venions juste de terminer notre exposition, Foto-Paradies. C’était comme un tremblement de terre. La lumière s’allumait et s’éteignait. J’ai tout de suite compris: le glacier venait de s'écrouler. J’ai ouvert une fenêtre, j’ai regardé du côté de Blatten et j’ai vu un énorme nuage brun, très sombre. Des collègues m’ont dit que c’était du brouillard. Mais je n’avais encore jamais vu un tel brouillard.
Peu de temps après, mon filleul m'a appelée depuis Wiler: "Marraine, ta maison est debout. Mais pour tout le reste, c'est une catastrophe." Je suis allée voir mon mari et je lui ai dit: "Mais l'église est toujours là." Il m'a répondu : "Non, l'église n'est plus là."
Nous avions été évacués un peu plus tôt, le lundi, lors de la deuxième phase. A la salle de gym, quand on nous a annoncé qu'on devait partir immédiatement, j'ai été comme paralysée. J'étais sous le choc et je suis rentrée à la maison. J'avais déjà fait mes valises la veille au soir parce que nous habitions à la limite de la zone d'évacuation.
Puis tout s'est accéléré. On avait une liste de ce qu'il fallait emporter: téléphone, chargeur, ordinateur portable, médicaments, vêtements, affaires de toilette. Dans la précipitation, mon mari a malheureusement oublié le classeur avec nos documents importants. Par contre, il a pensé au câble pour la voiture électrique. Une demi-heure plus tard, nous avons pris la route, persuadés que nous pourrions revenir encore une fois.
Dans ces moments-là, on ne pense pas aux objets de valeur. Si je pouvais y retourner aujourd'hui, je ne prendrais pas de vêtements. Ça s'achète. Mais les bijoux ou les souvenirs, comme un tableau de Karl Anneler représentant ma maison natale, non. Ou une peinture du Bietschhorn signée Albert Nyfeler, qui date de mon année de naissance. Ils sont toujours accrochés dans notre maison.
J'ai revu Blatten pour la première fois lors d'un vol en hélicoptère en juillet. J'étais sous le choc: je ne voyais que le toit de notre maison. En août, j'ai décidé de faire seule le sentier d'altitude de Lauchernalp au Schwarzsee. Depuis là-haut, j'ai pu observer le village et c'est là que j'ai réalisé, pour la première fois, toute l'ampleur de la catastrophe. Ça a été un moment très difficile pour moi.
En octobre, j’ai emprunté la route de secours avec mon petit-fils, aussi loin que nous étions autorisés à aller. Nous nous sommes retrouvés juste devant notre maison. Elle était encore à moitié dans l’eau, car le niveau du lac avait baissé. C’était presque pire:
Alors on se demande pourquoi il faut tout perdre deux fois. Notre première maison, dans laquelle nous avons vécu dix ans, avait déjà brûlé en 1993. A l’époque, nous avions déjà subi un sinistre total, parce que le téléviseur avait explosé. Mais pour moi, baisser les bras n'est pas une option.
En 69 ans, je n'ai passé que six ans loin de Blatten. Depuis quelques semaines, nous sommes à Steg, dans notre propre appartement. Nous avons déménagé là-bas parce qu’à nos âges – autour des 70 et 80 ans –, nous voulions retrouver un endroit à nous, avec nos meubles et notre petite vie. Attendre quatre ou cinq ans, c'était tout simplement trop long à notre âge. L'une de nos deux filles vit à Steg avec sa famille, ce qui a facilité notre décision.
Mais Steg ne remplacera jamais Blatten, je dis toujours que j'habitais au paradis. Depuis ma cuisine, j'avais vue sur le Lötschenlücke. Nous avions des voisins formidables, mais vivre ainsi les uns à côté des autres, ça n’arrivera plus jamais. Blatten me manque énormément. Je suis une habitante de Blatten, et je le serai toujours. Même si l'on vit bien à Steg, ce n'est pas Blatten. Ce n'est pas le paradis.»
Daniel Ritler (58 ans), paysan de montagne
«Je dirigeais une exploitation agricole à Ried avec ma femme. Nous avions près de 200 moutons, quelques alpagas, des ânes et des poules. En parallèle, nous faisions aussi service traiteur et nous avions l’intention d’agrandir la partie agritourisme de notre exploitation.
Le matin du 19 mai, j’étais occupé à poser des clôtures. Ma femme Karin m’a appelé. Elle m’a dit d'aller à la salle de gym, car on avait quelque chose à nous dire. J'ai pris la voiture et je suis parti. Je me suis arrêté chez moi pour aller chercher mon ordinateur portable et un petit panier avec quelques affaires.
A la salle de gym, on nous a dit qu'il fallait partir. S'en aller. Evacuation. Par respect pour la nature, on part quand on nous dit de partir. Je suis allé voir une connaissance, Fabian Ambord. Il a longtemps tenu un hôtel. Quelques jours plus tôt, il nous avait déjà proposé de loger chez lui en cas d’évacuation. Ni lui ni moi ne pensions que nous en arriverions là.
Nous avons d’abord laissé les animaux à la ferme. Pour nos moutons et nos alpagas, ce n’est pas un problème dans un premier temps. Mais il n’est pas possible d’abandonner les vaches laitières. Il faut les traire. Avec d'autres paysans, nous avons organisé ensemble l'évacuation du bétail. Un hélicoptère est venu chercher une vache qui ne tenait pas bien sur ses pattes. Ces images ont fait le tour du monde.
La voici 👇
Deux jours avant la catastrophe, j'avais pu récupérer tous mes animaux. L'après-midi du 28 mai, j'étais chez un collègue à Goppenstein. Karin m'a appelé et m'a dit: "Ça y est, c'est arrivé." J'ai tout de suite compris ce qu'elle voulait dire. Mon collègue et moi sommes descendus en voiture dans la vallée. Et là, nous avons découvert ce paysage lunaire, gris et brun. Le ciel était chargé de nuages et il pleuvait. Peut-être que c’était simplement comme un long cauchemar qui ne voulait pas s’arrêter.
En juin, nous sommes partis en Autriche pour changer d'air. À la réception de l'hôtel, on a vu d'où nous venions grâce à la réservation. On nous a dit que nous étions invités par les propriétaires. Les marques de solidarité ont été bouleversantes. Des gens avec qui je n'avais plus de contact depuis dix ans m'ont envoyé des messages de soutien. Des agriculteurs de toute la Suisse ont fait des dons de foin.
En Autriche, nous avons fait la connaissance d'un homme. Il faisait de la plongée en Thaïlande à la toute fin du mois de décembre 2004, juste avant Nouvel-An. Quand le tsunami a déferlé, il était sous l'eau, et lorsqu'il est remonté à la surface et qu'il a regagné la terre ferme, il ne restait plus rien. Il est resté six mois là-bas pour aider. Nous avons discuté près de cinq heures avec lui.
Ces rencontres nous ont donné une force incroyable. Nous avons vite compris qu’il fallait continuer, et qu'il n'était pas question de faire autre chose. A la fin de l'été, nous avons fauché les parcelles qui avaient été épargnées par l'éboulement. Si on ne le fait pas pendant un an, ce n'est pas encore trop grave. Mais au bout de trois ou quatre ans, les pâturages et les prés se retrouvent envahis par les buissons et les ronces.
En tant que paysans, nous aimerions construire de nouvelles étables. Mais la question est aussi de savoir où nous voulons écouler nos produits à l'avenir. Ce serait formidable si nous pouvions transformer la viande et le lait directement dans la vallée, ou du moins à l'échelle régionale. Pour l'instant, pour ma femme et moi, l'aventure continue à Ferden. Nous aimerions y ouvrir notre hôtel pour le début de la saison d'hiver.»
Lukas Ebener (37 ans), sculpteur de masques
«Quand l’éboulement s’est produit, j’étais de service à Brigue dans les équipes de secours ferroviaire des CFF. Au bureau, quelqu'un a lancé le direct vidéo. Mes collègues ont crié: "Lukas, ça y est!". Au début, je n'ai pas vraiment réalisé et et je ne pensais pas qu'il y avait quoi que ce soit de particulier. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi violent. Tout à coup, mon chef m'a demandé: "Lukas, tu ne veux pas rentrer chez toi?" Alors oui, je suis rentré.
Lors de l’évacuation du lundi précédent, j’étais comme paralysé. Ma belle-sœur m’a appelé pour me dire qu’il fallait évacuer tout le village. J’ai pensé: «Elle est folle.» Je suis rentré chez moi, mais je suis resté planté dans l’appartement sans savoir quoi faire. J’ai pris une valise, j’y ai fourré des vêtements et je suis reparti. Avec le recul, je me demande pourquoi je n’ai pas emporté le tuba, les albums photos ou ma collection de maillots de hockey. Des choses que je ne récupérerai jamais. Je pensais que ce ne serait que pour quatre ou cinq jours.
Après l’éboulement, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Le lendemain – je fais aussi partie des pompiers du Lötschental –, on m’a dit: «Lukas, tu peux monter dans l’hélicoptère pour aller installer des projecteurs.» Ils nous ont déposés près des dernières maisons encore debout. De là, j’ai regardé en contrebas. C’est à ce moment-là que j'ai compris.
Tout à coup, nous avons vu des maisons flotter. J'ai aperçu un toit et une enseigne qui disait: «Zum fröhlichen Jass». C'était le restaurant de mes parents. Ma maison. Mais ça m'a fait un bien fou d'y aller tout de suite, car j'ai pu faire mon deuil. Il n'y avait plus de faux espoirs.
Malgré tout, il y a eu des moments où je me suis senti submergé. Par exemple à la pharmacie du Simplon Center, où j’ai soudainement fondu en larmes et où j’ai dû me cacher dans les toilettes, parce que c'était trop lourd à porter. Depuis, je ressens souvent une sorte de lassitude, par exemple quand je suis dans un magasin, que je parcours les rayons et que je me dis: "Ah, ça je l'ai, et ça aussi." Et puis je remonte en voiture et là je réalise que non, en fait, je n'ai plus telle ou telle chose.
Ils sont bien plus précieux que la maison de mes parents. Je sculpte depuis que j'ai treize ans. Des années de travail se trouvaient dans l'ancienne cave à masques, environ 200 pièces. Si l'assurance me donnait un million, je préférerais récupérer mes masques. C'est impossible de les refaire à l'identique, chaque morceau de bois est unique.
Un jour, pendant l'été, j'ai reçu un appel d'un collègue de la commune: "Lukas, j’ai quelque chose pour toi." Ils avaient repêché des masques, un coffre en bois et une horloge en bois dans le lac. On a récupéré près de 100 masques! J’ai loué l’ancien abattoir de Ferden et j’y ai aménagé un petit atelier.
En ce moment, je vis à Ferden, dans une petite maison où je peux rester pendant les cinq prochaines années. Je connais des gens là-bas, ils sont sympathiques, mais je ne m’y sens pas chez moi.
Je retournerai de toute façon à Blatten. Je n’ai pas de plan B. Je suis un habitant de Blatten pur et dur. J’ai grandi là-bas, j’ai beaucoup investi dans le village et j’ai fait partie de presque toutes les associations. La cohésion que nous avons chez nous n’existe nulle part ailleurs. Quand je buvais une bière devant chez moi le soir, les voisins venaient. Quand j’avais un problème, quelqu’un m’aidait. On s’entraidait, on se connaissait vraiment tous. C’est exactement ce que je veux retrouver. (trad.: mrs)
