Le vin dispose d’un lobby redoutable en Suisse
Un petit verre de blanc? Derrière cette question anodine posée à l’apéritif se cache un débat hautement politique. Alors que les discussions parlementaires tournent habituellement autour des pourcentages, elles ont porté mercredi sur les pour mille. Quelle quantité d’alcool est acceptable? Et à partir de quand devient-elle problématique?
La position de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est claire: moins on boit, mieux c’est. Sur la base des connaissances scientifiques actuelles, elle estime qu’il n’existe aucune consommation d’alcool sans risque pour la santé.
Recommandations décriées
Au printemps, la Commission fédérale pour les questions liées aux addictions et à la prévention a elle aussi publié un nouveau rapport sur les conséquences sanitaires de la consommation d’alcool. Son principal constat rejoint les recommandations de l’OMS: toute consommation d’alcool, même faible, augmente le risque de développer certaines maladies, notamment des cancers.
Ces conclusions provoquent des remous au Palais fédéral.
Le conseiller aux Etats saint-gallois Benedikt Würth (Centre) a déposé plusieurs interventions dans lesquelles il remet en question les bases scientifiques des directives de l’OMS. Il veut empêcher le Conseil fédéral de durcir sa stratégie de prévention en s’appuyant sur celles-ci. Après le Conseil des Etats, le Conseil national a lui aussi approuvé cette demande. Même si elle n’a pas de conséquences concrètes, cette décision est notamble: le Parlement remet en question le consensus scientifique pour des raisons politiques.
Qui fait partie du lobby?
Cette affaire montre à quel point l’alcool, et plus particulièrement le vin suisse, dispose d’un lobby puissant à Berne. Benedikt Würth préside l’Association AOP-IGP, qui défend les intérêts des producteurs de spécialités suisses comme l’emmental, la viande des Grisons ou encore le kirsch de Zoug.Il fait également partie de l’Alliance Gaudium Suisse, créée il y a quelques mois. Cette organisation affirme lutter contre la «stigmatisation généralisée» et le «paternalisme» entourant la consommation de vin, de bière et de spiritueux.
Cette alliance rassemble plusieurs parlementaires du camp bourgeois, qui siègent aussi dans les organes dirigeants d’associations de la restauration, de l’économie ou de la viticulture. Parmi eux: les conseillers nationaux Damien Cottier (NE) et Philipp Bregy (VS). Le président du groupe PLR et le président du Centre dirigent chacun une association viticole. A cela s’ajoutent plusieurs groupes parlementaires dédiés à la promotion du vin suisse ou, plus largement, des produits de bouche.
Les viticulteurs sont également représentés directement sous la Coupole. Le conseiller national argovien Andreas Meier (Centre) et la conseillère nationale bernoise Katja Riem (UDC) sont vignerons. Le conseiller aux Etats thurgovien Jakob Stark (UDC) exploite quant à lui un vignoble à titre accessoire. Au Parlement siège également l’œnologue genevoise Simone de Montmollin (PLR). D’autres élus du PLR, du Centre et de l’UDC détiennent des mandats dans des domaines viticoles, des caves ou des entreprises de négoce de vin.
La gauche aussi défend le vin
Le vin compte de nombreux amis sous la Coupole — et pas seulement à droite. Et ceux-ci s'activent contre une évolution: les Suisses boivent de moins en moins. Au cours des trois dernières années, la consommation de vin a chuté de plus de 10%. Même si ce recul touche surtout les produits étrangers et que la consommation de vin suisse a récemment légèrement rebondi, la branche est inquiète.
Créer un fonds de promotion du vin suisse, adapter les contingents douaniers, interdire la publicité pour les vins étrangers ou obliger les restaurants à proposer au moins la moitié de vins suisses sur leur carte: les amateurs de vin au Parlement rivalisent actuellement de propositions pour soutenir les crus helvétiques. Le chasselas et le pinot noir semblent ainsi brouiller les réflexes libéraux de certains élus bourgeois issus de régions viticoles.
Les vignerons peuvent aussi compter sur des soutiens à gauche. Le conseiller aux Etats genevois Carlo Sommaruga (PS) ne se mobilise pas seulement pour les logements abordables (il est président de l'Asloca) ou la Palestine, mais aussi pour le vin suisse. Il demande un durcissement du régime douanier afin de favoriser la production nationale. Avec d’autres représentants socialistes romands – dont Pierre-Yves Maillard (VD), Baptiste Hurni (NE) et Mathilde Crevoisier Crelier (JU) –, il a cosigné l’intervention de Benedikt Würth concernant les recommandations de l’OMS sur l’alcool, ce qui a suscité de l’agacement parmi certains camarades de parti.
Les subventions affluent
Le lobby du vin a pourtant de quoi trinquer. En 2023, la Confédération a augmenté les moyens consacrés à la promotion du vin suisse. Alors qu’entre 2020 et 2022, elle versait environ quatre millions de francs par an, elle consacre désormais jusqu’à neuf millions de francs à l’encouragement des ventes.
En 2024, les viticulteurs ont en outre reçu près de 50 millions de francs de paiements directs, soit 40% de plus qu’il y a six ans. Et malgré des finances fédérales sous pression, le Parlement a encore accordé l’an dernier dix millions de francs supplémentaires pour soutenir les vigneronnes et les vignerons.
Les viticulteurs bénéficient aussi certainement de la présence de Guy Parmelin à la tête du Département de l’économie, qui supervise également l’agriculture. Lors de son élection au Conseil fédéral, il a transmis le domaine viticole familial, situé sur les coteaux ensoleillés du Léman, à son frère.
Pour soutenir le vin suisse, Guy Parmelin souhaite profondément réformer le régime des importations. A l’avenir, seuls les acteurs achetant des raisins suisses pour produire du vin ou du moût pourraient importer librement du vin étranger à bas prix. Les négociants qui ne vinifient pas eux-mêmes du vin suisse devraient acquérir des contingents auprès des producteurs. Aujourd’hui, le système fonctionne selon le principe du premier arrivé, premier servi.
Les négociants en colère
Les cantons, les partis et les milieux concernés avaient jusqu’à jeudi pour se prononcer sur la réforme voulue par Guy Parmelin. Les réactions du secteur du négoce sont particulièrement virulentes. Les négociants estiment que le nouveau système contrevient à la liberté économique. Selon eux, il menace l’existence même de nombreuses entreprises, alors qu’une minorité de producteurs seulement en profiterait.
Dans ses explications, la Confédération reconnaît elle-même que ce système «pourrait entraîner des distorsions de concurrence». Elle avertit également que les consommateurs doivent s’attendre à une hausse des prix.
Si les négociants réagissent avec autant de vigueur, c’est aussi parce qu’ils savent qu’ils disposent de moins de soutien à Berne que les viticulteurs. Le lobby du vin est puissant, mais il n’est pas toujours uni. «Un petit verre de blanc?» Pour les vignerons et leurs influents alliés, la réponse est un grand oui. Mais à condition qu’il soit suisse. (adapt. tam)
