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Initiative sur la neutralité: pourquoi Ignazio Cassis est contre

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«Ce n’est pas la neutralité qui nous protège de la guerre, mais notre utilité.»Image: montage watson

«Je ne peux pas répondre à cette question tant que la guerre continue»

«Pas de guerre en Suisse»: c'est l’objectif du Conseil fédéral depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, selon Ignazio Cassis. Pour le ministre des Affaires étrangères, la Suisse a un rôle à jouer afin de mettre fin à cette guerre. Interview.
08.09.2026, 16:5308.09.2026, 16:53
Christoph Bernet

Avez-vous reçu une distinction de la part de l’Ukraine, comme l’ancienne conseillère fédérale Viola Amherd?
Ignazio Cassis: Non.

Celle-ci a reçu en juin l’«Ordre du mérite de l’Ukraine, 1ère classe» pour sa contribution aux relations entre la Suisse et l’Ukraine ainsi que pour son soutien à l’Ukraine. Qu’en pensez-vous?
Je l’ai appris comme tous les citoyennes et citoyens. Viola Amherd n’est plus conseillère fédérale, c’est une personne privée. Vous devriez lui demander directement ce qu’elle en pense.

N’auriez-vous pas, vous aussi, dû recevoir une distinction? Vous avez beaucoup fait pour l’Ukraine.
Pour les conseillers fédéraux en fonction, ce n’est pas envisageable.

Lorsque Guy Parmelin a félicité l’Ukraine, le 24 août, à l’occasion du 35e anniversaire de son indépendance, Volodymyr Zelensky l'a remercié et a écrit sur la plateforme X: «Bien que la Suisse soit neutre, elle ne l’a jamais été dans son esprit». Etes-vous d'accord?
Nous respectons le droit de la neutralité à l’égard de l’Ukraine également. La Suisse n’a jamais livré d’armes, de troupes ou de munitions. Nous prenons acte de la déclaration du président Zelensky, comme nous prenons acte de celles de la Russie ou d’autres pays. Grâce à la démocratie directe, nous avons le privilège d’organiser quatre fois par an de vastes débats publics lors des votations.

«La population est suffisamment mature pour remettre ce genre de déclarations dans leur contexte»

Vous avez marqué la ligne de la Suisse dans la guerre menée par la Russie. L’UDC la critique et affirme que la Suisse a abandonné sa neutralité. L’initiative sur la neutralité est-elle donc une initiative anti-Cassis?
En temps de paix, il est facile d’être neutre. En temps de guerre, c’est plus difficile. Il y a toujours eu des débats publics à ce sujet. L’initiative traduit ce besoin.

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, le 24 février 2022, le Conseil fédéral a très rapidement décidé de ne pas reprendre les sanctions de l’UE, mais de renforcer les mesures visant à empêcher leur contournement. Quelques jours plus tard, il a finalement repris les sanctions. Etait-ce une erreur?
Après l’attaque russe, le Conseil fédéral a pris quatre jours pour analyser le pour et le contre des sanctions. Il a ensuite décidé de reprendre en principe ces mesures, parce que c'était dans l’intérêt de la Suisse.

«Jamais le Conseil fédéral n’avait pris une décision sur des sanctions aussi rapidement»

Mais dans un premier temps, le Conseil fédéral a pourtant décidé de ne pas prendre de sanctions.
Non. Le Conseil fédéral n’avait pris aucune décision. Ce n’est qu’après quatre jours que nous avons tranché – et nous avons alors décidé de reprendre en principe les sanctions de l’UE.

Le 24 février, vous avez fait une brève déclaration devant les médias en tant que président de la Confédération. Plusieurs fonctionnaires fédéraux sont ensuite intervenus. Ils faisaient peine à voir, car ils n’avaient manifestement reçu aucune consigne claire sur la position de la Suisse.
A ce moment-là, ces fonctionnaires ne savaient effectivement pas encore ce que le Conseil fédéral avait délibéré…

…parce que le Conseil fédéral lui-même ne le savait pas encore?
Dans la matinée du 24 février, le Conseil fédéral a décidé, lors d’une séance extraordinaire, de condamner fermement la violation flagrante du droit international. Il n’avait pas encore décidé de la manière dont il entendait procéder concernant les sanctions. Il s’était contenté de charger l’administration d’effectuer différentes analyses.

«Avec le recul, la communication à ce moment-là n’était certainement pas idéale»

Elle a peut-être donné l’impression que le Conseil fédéral avait uniquement décidé de prendre des mesures contre les opérations visant à contourner les sanctions russes en Suisse.

Est-ce la pression internationale et les retours des ambassadeurs depuis les grandes capitales qui ont conduit le Conseil fédéral, quatre jours plus tard, à reprendre les sanctions de l’UE?
Nous avons écouté ce que disaient la Suisse, l’étranger et les spécialistes du droit international. Au final, le Conseil fédéral a pris la meilleure décision possible, dans l’intérêt strict de la Suisse. Car nous avions un objectif: pas de guerre en Suisse.

Pas de guerre en Suisse? Le Conseil fédéral craignait-il réellement cette éventualité?
C’était un scénario. Lorsque nous avons vu ce qui s’est passé le 24 février, nous ne savions pas comment la situation allait évoluer. Le Conseil fédéral s’est naturellement aussi demandé quelles seraient les conséquences si les troupes russes avançaient jusqu’à l’UE et à l’Allemagne – et donc à proximité de la Suisse.

«Il aurait été irresponsable de ne pas envisager cette possibilité»

Le doyen de l’UDC Christoph Blocher a récemment averti dans «Schweiz heute» que les Russes pourraient se retrouver à la frontière suisse. En février 2022, le Conseil fédéral considérait-il donc la situation comme suffisamment grave pour discuter de ce scénario?
Oui, il a également discuté de cette possibilité. C’est son rôle. Nous avons analysé les différents scénarios sur la base des informations que nous recevions de nos représentations diplomatiques et de partenaires politiques en Suisse, notamment les cantons. Cela nous a permis, en très peu de temps, de reprendre en principe les sanctions de l’UE.

L’UDC vous a critiqué à plusieurs reprises. Notamment en mars 2022, lorsque le président Zelensky est intervenu par visioconférence sur la Place fédérale. Vous lui avez dit: «Prends soin de toi, mon ami». En tant que président d’un Etat neutre, n’êtes-vous pas allé trop loin?
La neutralité interdit de prendre parti, pas de faire preuve d’humanité.

Vous le referiez aujourd’hui?
Oui. Je connaissais bien le président Zelensky, car cinq mois avant le début de la guerre, je m’étais rendu à Kiev et m’étais entretenu avec lui de l’organisation d’une conférence sur les réformes à Lugano. Nous avions noué une relation humaine, étions liés par une certaine amitié et nous tutoyions.

«Avec la guerre, je ne pouvais pas simplement changer cette relation, d’autant plus qu’il n’était pas l’agresseur»

Le président nous a surpris en annonçant officiellement une visite présidentielle – sous forme virtuelle. C’était nouveau pour nous. Mais nous ne pouvions pas refuser cette «visite».

visioconférence zelensky place fédérale mars 2022
En mars 2022, le président ukrainien a salué par visioconférence la reprise des sanctions de l'UE par la Suisse. image: keystone

La Suisse a également été critiquée pour ne pas avoir invité la Russie à la conférence du Bürgenstock, en 2024. Etait-ce une erreur?
Lorsque la décision d’organiser une conférence de paix a été prise début 2024, l’ensemble du Conseil fédéral a établi que les deux parties belligérantes devaient être autour de la table. Je me suis donc rendu dans des pays comme la Chine et l’Inde, des grandes puissances qui devaient nous aider à atteindre cet objectif. Mais nous avons dû accepter qu’il fallait faire un choix: soit les Ukrainiens venaient, soit les Russes. Mais pas les deux.

La Russie ne voulait pas s’asseoir à la même table que l’Ukraine? Et l’Ukraine ne voulait pas s’asseoir avec la Russie?
Exactement. A ce moment-là, c’était impossible.

N’auriez-vous pas dû inviter la Russie malgré tout?
Cela aurait presque été une provocation. Nous avions convenu de ne pas inviter officiellement les Russes. Les deux pays avaient toutefois l’intention de participer ensemble à une conférence de suivi. Malheureusement, celle-ci n’a pas eu lieu. Je me suis d’autant plus réjoui que nous ayons pu accueillir l’Ukraine et la Russie à Genève en février dernier, avec les Etats-Unis comme médiateur. Cela me montre que la voie choisie avec la conférence du Bürgenstock était la bonne. Et que nous avons eu raison de persévérer.

«En diplomatie, il faut avoir une grande tolérance à la frustration. Il faut croire en son but, indépendamment du bruit ambiant»

Cela signifie-t-il que, publiquement, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov affirme que la Suisse est devenue un «Etat hostile», mais qu’à huis clos, vous entendez un autre discours?
Vous pouvez en juger vous-même. Un pays en guerre tient un discours guerrier pour atteindre ses objectifs. Nous sommes toujours présents en Russie avec notre ambassade et avons des rencontres toutes les quelques semaines au ministère russe des Affaires étrangères. En février, dans le cadre de ma fonction de président de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), je me suis rendu à Moscou et j’y ai été reçu.

«Mais il est évident que nos relations ne sont plus ce qu’elles étaient en 2019, lorsque nous avons célébré l’agrandissement de l’ambassade à Moscou en présence de Sergueï Lavrov»

C’était un geste symboliquement important. En 2021, le président américain Joe Biden et le président russe Vladimir Poutine se sont également rencontrés à Genève.

Poignée de main historique entre le président russe, Vladimir Poutine, et le président américain, Joe Biden, devant la Villa La Grange, à Genève, le 16 juin 2021.
Poignée de main historique entre Vladimir Poutine et Joe Biden, à Genève, le 16 juin 2021.Image: keystone

Vous avez eu plusieurs entretiens à huis clos avec Sergueï Lavrov. Comment se sont-ils déroulés?
Vous comprendrez certainement que je ne puisse pas répondre à cette question tant que la guerre se poursuit. Peut-être qu’un jour j’écrirai mes mémoires.

L’ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey disait qu'il était, à son époque, un diplomate raisonnable.
J’entretenais moi aussi de bonnes relations avec Sergueï Lavrov.

Les médiations sont désormais de plus en plus souvent assurées par des pays comme le Qatar et le Pakistan. Est-ce lié à la manière dont la neutralité suisse est aujourd’hui perçue?
Non, nos bons offices sont toujours très demandés. Mais d’autres pays ont rattrapé leur retard. Ils veulent jouer un rôle et en ont les moyens.

«La diplomatie nécessite du savoir-faire, mais aussi une puissance militaire»

Lorsque nous étions la puissance protectrice de l’Iran en Arabie saoudite et inversement, nous avons pu, avec le soutien de la Chine, aider les deux pays à renouer des relations diplomatiques normales. C’est le nouveau monde dans lequel nous vivons. Il n’est plus dominé par l’Occident, il est multipolaire. Le Pakistan en est d'ailleurs un bon exemple.

Pourquoi?
C’est un pays musulman et une puissance nucléaire. Nous entretenons aujourd’hui des relations diplomatiques étroites avec Oman, le Qatar, le Pakistan et la Chine. Nous avons besoin d’eux pour défendre nos intérêts. Et ils ont besoin de nous, parce que nous disposons du savoir-faire et d’une grande tradition. Si tel est notre rôle, nous en sommes heureux. L’essentiel est d’être utiles.

«Ce n’est pas la neutralité qui nous protège de la guerre, mais notre utilité»
Aussenminister Cassis (rechts) 2021 mit Russlands Aussenminister Sergueï Lavrov und Präsident Vladimir Poutine (von links) in Genf.
De gauche à droite: le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le président russe Vladimir Poutine, Guy Parmelin (alors président de la Confédération) et le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis, en 2021, à Genève.Image: Mikhail Metzel/Sputnik/Kremlin/Pool

Les partisans de l'initiative sur la neutralité affirment que la Suisse retrouverait un rôle de médiation plus important en appliquant la neutralité de manière plus rigoureuse. Qu'en dites-vous?
C'est faux. La neutralité, à elle seule, ne nous protège pas. Si son inscription rigide dans la Constitution suffisait, une question se poserait: pourquoi la Suède et la Finlande ont abandonné leur neutralité?

«Et si la neutralité avait protégé la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, Hitler n’y serait pas entré»

La Suisse, en revanche, est épargnée par la guerre depuis 180 ans. Nos aïeux ont décidé de ne pas définir la neutralité de manière précise dans la Constitution, et cela a fait ses preuves. Deux articles constitutionnels précisent déjà aujourd’hui ce que doivent faire le Conseil fédéral et le Parlement. Ces articles nous laissent une marge de manœuvre. Ils prévoient que le Conseil fédéral et le Parlement doivent évaluer chaque situation – car chaque situation est différente. C’est exactement ce que nous avons fait en 2022.

La Suisse aurait-elle les mains liées en cas de oui à l’initiative?
Deux éléments limiteraient particulièrement notre marge de manœuvre. D’une part, l’interdiction de reprendre des sanctions, sauf si le Conseil de sécurité de l’ONU en a décidé ainsi. Or celui-ci est actuellement paralysé, puisque la Russie dispose d’un droit de veto. Que pourrions-nous donc faire lorsqu’un Etat viole le droit international? Nous pourrions publier un tweet, exprimer notre indignation et tenir de grands débats au Parlement. Mais ce ne seraient que des paroles, pas des actes.

«Avec des sanctions économiques, nous pouvons empêcher un Etat de financer sa guerre grâce à la Suisse. Pas d’argent, pas de guerre»

Et le deuxième élément?
Il concerne la coopération en matière de politique de sécurité. L’initiative veut inscrire dans la Constitution la neutralité perpétuelle et armée. Or la Suisse dispose déjà aujourd’hui d’une telle neutralité, reconnue dans le monde entier. Pour qu’il en reste ainsi, nous avons besoin d’une capacité de défense crédible. Pour préparer notre armée à faire face à une situation de crise, nous devons pouvoir coopérer avec nos partenaires. L’initiative veut restreindre considérablement cette possibilité.

Soyons francs: le Conseil fédéral n’a-t-il pas négligé cette capacité de défense? En fait-il assez pour réarmer le pays?
Le débat sur le réarmement est intense dans toute l’Europe. Dans de nombreux pays, la capacité de défense a été négligée. Le Conseil fédéral veut investir dans l’armée, notamment dans le domaine cyber et dans la défense aérienne. Le Parlement débat actuellement sur la question et, au bout du compte, ce sont les citoyens ayant le droit de vote qui décideront.

Les initiants affirment vouloir empêcher un rapprochement trop important avec l’Otan.
Si l’Europe est attaquée, la Suisse doit pouvoir coopérer avec les Etats voisins. Notre armée doit, pour ainsi dire, parler le même langage que les armées de nos partenaires; les systèmes et les logiciels doivent être compatibles. C’est ce qu’on appelle l’interopérabilité. Nous devons pouvoir nous y préparer avant qu’une situation de crise ne survienne. L’initiative l’interdirait. Et à propos de l’Otan, je dois insister sur un point.

Lequel?
Ni le Conseil fédéral, ni le Parlement, ni aucun autre organe de l’Etat ne cherche à adhérer à l’Otan. Le droit de la neutralité ne le permet d’ailleurs pas. Pour le modifier, il faudrait une votation à la double majorité. L’armée suisse doit toutefois pouvoir continuer à coopérer avec l’Otan et avec nos partenaires européens.

«Cela renforce notre capacité de défense et notre indépendance»

Lorsque vous repensez au 24 février 2022, jour de l’attaque russe: dans quelle mesure êtes-vous satisfait de la manière dont le Conseil fédéral a guidé la Suisse durant cette période?
Au Conseil fédéral, on apprend à ne jamais tirer de bilan pendant une crise – et la guerre se poursuit malheureusement. Ce que je peux dire, c’est que le Conseil fédéral doit être capable de tirer les leçons de ses expériences. Et il l’a fait. Bien sûr, nous n’avons pas tout fait correctement dès le départ. Le défi posé par une telle guerre au cœur de l’Europe était sans précédent depuis 1945. Mis à part certains points, je pense que nous avons pris les bonnes décisions et choisi la meilleure voie possible pour défendre la sécurité, la liberté, la paix et la prospérité de la Suisse.

Ignazio Cassis
Ignazio Cassis (PLR) dirige le Département des affaires étrangères depuis 2017.Image: keystone

Et la Suisse jouera-t-elle encore un rôle pour mettre fin à cette guerre?
Nous avons un rôle à jouer. Depuis 2022, nous avons utilisé nos contacts, facilité des discussions et accueilli des rencontres, notamment des réunions de haut niveau entre les Etats-Unis et la Russie. Nous devons être ambitieux tout en restant humbles, calmes et discrets. Si une occasion se présente, nous nous tiendrons immédiatement à disposition.

Adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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