«Qui veut la paix doit s'armer pour la guerre»: le grand écart de l’UDC
Cette affiche, en Suisse, presque personne ne peut la manquer: une colombe blanche portant un rameau d'olivier dans le bec et planant à côté d'un grand «oui» rouge. Sur la gauche, en lettres noires, figure la phrase «Pas de guerre». C'est ainsi que l'UDC fait la promotion de l'initiative sur la neutralité de Christoph Blocher.
C'est la simplification extrême d'une position que le doyen de l'UDC aime volontiers résumer par une phrase attribuée à Nicolas de Flue: ne vous mêlez pas des querelles d'autrui, aurait un jour dit le plus célèbre ermite de Suisse.
Transposé à aujourd'hui, cela signifierait que la Suisse ne doit reprendre aucune sanction internationale, comme elle le fait par exemple envers la Russie. Mais ce message, martelé dans les esprits à coups d'un budget publicitaire de plusieurs millions, entraine des dommages collatéraux.
Car aussi simple et marquant que soit le message publicitaire, la réalité est souvent plus compliquée. En novembre, la Suisse votera sur une nouvelle loi sur le matériel de guerre. Comme l'initiative sur la neutralité, ses origines remontent à la guerre en Ukraine. Le fait que la Suisse interdise la réexportation d'armes vers des Etats en situation de conflit avait suscité l'incompréhension après l'invasion russe. L'industrie suisse de l'armement en ressent par ailleurs encore aujourd'hui un net désavantage concurrentiel.
Un important revirement pour l'UDC
A première vue, les deux objets ont peu en commun. Le Conseil fédéral écrit ainsi, dans son message, que l'initiative sur la neutralité «ne se prononce pas sur la question des exportations de matériel de guerre» et ne devrait donc «entrainer aucun changement» à cet égard. Mais c'est précisément la symbolique guerrière qui charge émotionnellement le débat sur la neutralité.
Formulé simplement: la Suisse vote d'abord sur la question de savoir si elle veut devenir plus neutre, puis, deux mois plus tard, sur la quantité d'armes qu'elle peut vendre dans le cadre de cette neutralité.
Il apparait ainsi que l'UDC a connu, ces trois dernières années, un revirement étonnant dans sa conception de la neutralité.
Il y a quatre ans déjà, le Parlement réfléchissait à une solution permettant à la Suisse de mieux soutenir l'Ukraine. L'Allemagne, les Pays-Bas, l'Espagne et le Danemark avaient alors critiqué la Suisse, qui interdisait la réexportation de chars, de munitions et de missiles antiaériens. L'industrie suisse de l'armement se plaignait elle aussi, car plusieurs pays voulaient en conséquence éviter les armes suisses.
L'émergence de la notion de neutralité armée
Plusieurs tentatives de modifier la loi sur le matériel de guerre ont toutefois échoué, notamment en raison de la résistance de l'UDC: en avril 2023, l'ancien conseiller national UDC David Zuberbühler résumait cette position dans le journal du parti, sous ce titre:
En ce sens, il n'existerait pas de «demi-neutralité».
Le visage de ce revirement au sein de l'UDC est Werner Salzmann. Deux mois après le début de la guerre en Ukraine, le conseiller aux Etats bernois avait expliqué à la SRF qu'une adaptation de la loi sur le matériel de guerre était exclue en raison de la neutralité. Mais, neuf mois plus tard, Werner Salzmann affirmait, dans l'émission «Arena»:
Avec l'ancien président du PLR Thierry Burkart, il a alors milité en faveur de la réexportation d'armes, dans l'intérêt de l'industrie suisse de l'armement.
Plusieurs séances, parfois interpartis, entre le groupe UDC et le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), ainsi que des représentants de l'industrie de l'armement, ont été déterminantes, explique Werner Salzmann. C'est le ministre de l'économie UDC, Guy Parmelin, qui aurait ouvert la porte à ces discussions. Werner Salzmann affirme:
Cela devrait aussi convaincre la base du parti, encore en partie sceptique, reconnait-il.
L'UDC a ainsi trouvé une formule permettant de concilier sécurité et indépendance. Elle a alors élaboré le second volet de sa conception de la neutralité: la Suisse ne devrait pas être seulement neutre, mais neutre et armée.
De l'interdiction d'exporter au changement de système
Ce projet ne s'oriente pas sur le droit international, mais sur les intérêts de l'industrie de l'armement, explique la professeure de droit international Evelyne Schmid:
De fait, 36 Etats privilégiés, de l'Argentine à Chypre, pourraient à l'avenir, en principe, recevoir des armes suisses même s'ils sont impliqués dans un conflit armé. Mais ce n'est pas tout.
La réexportation de matériel de guerre serait elle aussi nettement facilitée, pour autant que le Conseil fédéral ne l'exclue pas clairement au moment de la vente, et ce, pour tous les pays. Si, par exemple, la Bulgarie achetait des chars suisses en 2030, ou si les Emirats arabes unis achetaient des grenades à main, ceux-ci pourraient ensuite être revendus à n'importe quel Etat tiers, et la Suisse n'aurait plus son mot à dire, sauf accord contraire. Evelyne Schmid souligne:
Pourquoi ne pas voter le même dimanche?
Un scrutin réunissant armes et sanctions aurait pu paraître logique. D'ailleurs, lorsque le Conseil fédéral a fixé, fin mai, la date de la votation sur l'initiative sur la neutralité, le référendum contre la loi sur le matériel de guerre avait déjà abouti depuis longtemps. Mais le Conseil fédéral n'a fixé que l'initiative sur la neutralité au 27 septembre, sans dire un mot sur la loi fédérale sur le matériel de guerre. Les opposants à cette dernière y ont vu la main de l'industrie de l'armement.
Stefan Brupbacher, directeur de Swissmem, ne souhaite pas s'exprimer sur ce point, mais affirme:
Les affiches à la colombe ne dérangent en revanche pas Stefan Brupbacher, qui conclut:
(trad. ysc)
