Grégoire Junod a passé un sale moment
«Vous avez affirmé des choses qui sont fausses!» Grégoire Junod n'a pas pris de gants face à Yoann Dupuis. Cet élu d’Ensemble à Gauche lui reprochait en plein débat de «faire preuve de mauvaise foi». Au Conseil communal (parlement), les deux hommes ont croisé le fer sur l’avenir des retraites des employés de la Ville.
Derrière les échanges parfois acerbes s'est dessiné mardi un paradoxe politique: pour faire passer sa réforme de la caisse de pension sans amendements qui auraient pu tout faire capoter, le socialiste a dû compter principalement sur le centre et la droite, tandis que l'extrême gauche lui a livré bataille.
Mais pourquoi une réforme censée améliorer les pensions, notamment celles des employés les moins bien rémunérés, a-t-elle suscité une telle opposition? Et ce, alors que l'on était au bout d'un long processus et que les commissions d'élus s'étaient mises d'accord en amont.
Le choix du régime de primauté fait débat
Tout tient à un changement fondamental dans la manière de calculer les retraites. Jusqu’ici, la pension des employés communaux était déterminée selon une formule établie à l’avance, tenant compte notamment du salaire et des années d’assurance. Dans le projet défendu par le syndic socialiste, elle dépendra du capital accumulé pendant leur carrière, alimenté par les cotisations et les rendements des placements.
En langage technique, la Ville abandonne la «primauté des prestations» au profit de la «primauté des cotisations». La Municipalité (l'exécutif) promet des rentes plus élevées pour la grande majorité du personnel, particulièrement les bas salaires. Les taux de cotisation resteraient inchangés. En revanche, certains employés rejoignant tardivement la caisse pourraient être désavantagés.
Pour Ensemble à Gauche, ces améliorations ne justifient pas l’abandon de l’ancien système. Yoann Dupuis défend un modèle qu’il estime plus solidaire entre les générations et les catégories de salariés. Selon lui, il serait possible de corriger ses défauts et d’augmenter les petites pensions sans changer de régime. Quant à Grégoire Junod, il balaie cette approche. Il reproche à son contradicteur de défendre un principe plutôt que de considérer les effets concrets de la réforme.
Et le syndic d'avancer cet argument: actuellement, les employés communaux les mieux rémunérés touchent proportionnellement de meilleures pensions que ceux qui gagnent moins. Il cite notamment un taux de remplacement de 34% pour un salaire annuel d’environ 80 000 francs, contre 46% pour 175 000 francs, hors AVS. «C’est une solidarité de classe inversée», dénonce-t-il. Le nouveau système permettrait, selon les projections présentées par la Municipalité, de corriger ces écarts et d’améliorer sensiblement les retraites modestes.
Maintenir l’ancien régime, de la primauté des prestations, tout en obtenant les mêmes résultats nécessiterait d’augmenter fortement les cotisations, affirme Grégoire Junod. Yoann Dupuis, lui, conteste cette lecture de la solidarité, qui ne se résume pas, à ses yeux, au pourcentage du dernier salaire versé à la retraite. Il reproche surtout au syndic de déformer ses arguments, et lui lance publiquement:
La droite, elle, soutient la réforme proposée par l'Exécutif de la ville, à majorité de gauche. La PLR Coralie Dumoulin juge l’ancien modèle dépassé, notamment parce qu’il a été conçu «à une époque où les employés effectuaient plus souvent toute leur carrière auprès du même employeur». Or ce temps est révolu, observe-t-elle.
Ensemble à Gauche a tenté alors de sauver le régime actuel par un amendement. Celui-ci a été nettement rejeté au vote, par 56 voix contre 15. Les Verts et Jeunes Verts ont soutenu pour leur part la réforme, «par pragmatisme», privilégiant les améliorations négociées avec les représentants du personnel.
Nouvelles tensions
Mais voilà qu'un second affrontement éclate lorsque le Conseil communal aborde les investissements de la Caisse de pensions du personnel communal de Lausanne (CPCL). Marlene Carvalhosa Barbosa, également d’Ensemble à Gauche, a voulu inscrire dans les statuts l’exclusion des placements dans les énergies fossiles, l’armement ainsi que dans les entreprises et les dettes d’Etats responsables de violations du droit international.
Cette fois, Verts et Jeunes Verts se rangent derrière cette proposition. Romane Benvenuti reconnaît qu’une telle interdiction pourrait être contestée juridiquement, comme l'a rappelé le syndic. Mais elle estime que la Ville doit assumer ce risque, quitte à défendre sa position devant les tribunaux:
Grégoire Junod rappelle alors que le droit fédéral confie la politique de placement au comité de la caisse, composé de façon paritaire de représentants du personnel et de l’employeur. Selon lui, le Conseil communal peut fixer des orientations générales, mais des interdictions trop contraignantes risqueraient d’être invalidées par l’autorité de surveillance. Le socialiste préfère privilégier un texte moins restrictif, déjà adopté en commission, qui prévoit notamment que la caisse rende compte chaque année de sa politique d’investissement responsable.
Passé 21h30, le syndic finit par lâcher une formule qui ne passe pas inaperçue:
Marlene Carvalhosa Barbosa demande alors à la présidente du Conseil la parole:
Autant dire qu'à ce moment de la soirée, l'ambiance entre partis de gauche n'est pas des plus folichonne... L’amendement est finalement rejeté par 49 voix contre 28. Au terme de ces deux passes d’armes, la réforme de la caisse des retraites est adoptée par 62 voix contre 16 et une abstention. Elle devrait entrer en vigueur en janvier 2027.
