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Cancel culture à Yverdon: couvrez cette momie que l'on ne saurait voir

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Image: Shutterstock / Montage watson
Absurdie

Cancel culture à Yverdon: couvrez cette momie que l'on ne saurait voir

La célèbre momie du prêtre égyptien Nes-Shou a été retirée du Musée d'Yverdon. Le motif «scientifique»: une momie à découvert, c'est choquant. Ben voyons!
07.08.2021, 12:0408.08.2021, 18:22

Il y aurait bien un moment où la mode consistant à annuler, camoufler, interdire, réécrire l'existant – la tristement célèbre cancel culture, parce que désormais répandue – se manifesterait sous son jour le plus cru, le plus concret. Ce jour est arrivé. C'était le 6 juillet, à Yverdon. Une momie connue de beaucoup de Romands, celle du prêtre égyptien Nes-Shou, vieille de plus de 2000 ans, a été transférée du Musée d'Yverdon dans un endroit fermé au public.

La raison de ce déménagement tient dans le fait que la tour dans laquelle se trouve la momie va être lourdement restaurée cet automne. Or, ce transfert – pour l’instant provisoire – a été pour les responsables l’occasion de réfléchir à la manière de présenter des momies.

A voir déjà une partie de cette réflexion dans la presse vaudoise, cette vieille présence, au fond, pose problème. Du moins, selon les spécialistes. L'archéologue Corinne Sandoz, interrogée par 24 heures, estime qu'«on ne peut pas laisser comme ça» une momie qui n'a pas été conçue pour reposer sans couvercle. Il s'agit avant tout pour les professionnels d'un argument muséal: les sensibilités évoluent, les pratiques doivent être questionnées, etc. On connaît la chanson. La semaine dernière, nous évoquions ici même le cas de l'allaitement public, de plus en plus critiqué en Occident.

Cette chanson, à quoi rime-t-elle? Posons-nous ces quelques questions (nous en tant que société, nous comme observateurs, nous les individus qui prenons des décisions au quotidien): qui est choqué par une momie? Personne. Mais supposons que ce soit le cas pour des enfants, typiquement. Eh bien, qui serait choqué par le fait que ces enfants soient choqués? Pas eux en tout cas. Aimer avoir des frissons est un passe-temps connu. Et les psychologues ajouteront peut-être: nécessaire pour passer à l'âge adulte et développer son imaginaire.

Vient maintenant l'autre explication, elle aussi tellement attendue qu'elle en devient risible (un peu d'originalité aux contrées de l'Absurdie ne serait pas de refus): la momie entretiendrait le post-colonialisme. En clair et en bref: nous, les méchants, avons capturé une réalité éloignée de la nôtre (temporellement et géographiquement) et l'avons trahie, dans la poursuite de nos propres intérêts. Le directeur du musée, Vincent Fontana, explique au journal:

«Les momies en soi ne sont pas revendiquées par l’Egypte actuelle, qui n’y voit pas ses ancêtres directs. On est face à des tombeaux ouverts et des ensembles parfois achetés légalement. C’est le cas ici»

Or, mettre en scène, n'est-ce pas le moyen par excellence des musées dans leur objectif de formation et de divertissement? Montrer un objet en exagérant sa visibilité, en l'entourant de panneaux explicatifs, en jouant avec le didactique et le spectaculaire pour imprimer des émotions, puis des connaissances? La contextualisation, toujours la contextualisation. Voilà le chemin naturel par lequel les initiatives doivent être prises, sont prises. Mais dans le cas qui nous occupe, on préfère enlever, cacher.

C'est limpide, explicite. Car s’il ne s’agit pas de laisser la momie dans l’ombre pour toujours (il est prévu de l’exposer à nouveau dès l’hiver 2022), la conservatrice déclare au 24 heures qu’elle «imagine volontiers une exposition qui replacerait le couvercle du sarcophage en position, par-dessus le corps, avec un écart et un jeu de lumière suffisant pour permettre au visiteur de distinguer l’intérieur. Moins effrayant, plus humain.» C'est précisément cette conception de l'humanité qui est effrayante.

Que l'opinion publique reste indifférente à cette tendance et nous vivrons des temps bien grotesques. Après tout, il y a des squelettes de l'Age du fer exposés à poil au Laténium: il faudra leur passer le mot. Non au death porn! Et puis, tant qu'à faire, puisque apparemment cela ne se fait plus de montrer une momie plurimillénaire, pourtant plus proche d'un objet que d'un humain, il siéra aussi de s'indigner face à la vue d'êtres, qui eux, sont bien vivants: tous ces animaux qui trottinent sous nos yeux et n'ont pas la décence d'être habillés.

25 trucs énervants que les gens font dans la vie
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source: reddit
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Talk: Estelle, 22 ans, lieutenante
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Les premières excuses du Conseil fédéral
En 1995, la Suisse commémora aussi la fin de la guerre cinq décennies plus tôt par la reconnaissance officielle des erreurs du Conseil fédéral de l’époque en matière de politique de réfugiés. Personne ne se doutait alors que le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale allait devenir un sujet brûlant de la politique extérieure suisse au cours des années suivantes.
A l’origine, le geste ne devait pas prendre cette forme. A l’automne 1994 encore, le Conseil fédéral avait écarté une question parlementaire sur la manière dont le gouvernement comptait marquer le 50ᵉ anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il mentionnait alors que la génération du service actif avait déjà été remerciée pour ce qu’elle avait accompli lors des manifestations «Diamant» de 1989.
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