Chiètres, Crans-Montana: une psy explique comment gérer nos peurs
Mardi soir, six personnes ont perdu la vie dans l’incendie d’un car postal à Chiètres. A Nouvel-An, l'incendie du Constellation à Crans-Montana a fait 41 victimes, principalement jeunes. Coup sur coup, ces tragédies ont choqué la Suisse et bien au-delà de nos frontières.
Birgit Kleim est psychologue clinicienne et professeure de psychopathologie expérimentale et de psychothérapie à l’Université de Zurich. Elle explique que de tels drames peuvent laisser des traces, et montre comment prendre en charge nos peurs suite à ces catastrophes.
Que provoquent en nous des drames tels que ceux de Chiètres ou de Crans-Montana?
Birgit Kleim: Ce sont des événements traumatiques qui déclenchent chez de nombreuses personnes, à court et moyen terme, un sentiment accru de menace, y compris chez celles qui ne sont pas directement touchées.
Pourquoi un événement comme cet incendie suscite-t-il de la peur, même lorsqu’on n’est pas directement concerné?
La peur signale avant tout un danger potentiel et peut donc aussi être utile. Mais parce que ces événements graves sont souvent très présents dans les médias, beaucoup de personnes surestiment le risque de se retrouver elles-mêmes dans une situation similaire.
Réagit-on différemment face à un événement comme l’incendie du bus à Chiètres ou la catastrophe du bar à Crans-Montana? Certaines personnes sont-elles plus susceptible de développer une forte peur?
Les personnes peuvent réagir de manière très différente face à un même événement. C’est aussi ce que montrent nos recherches. Ceux qui ont vécu des événements traumatiques par le passé ou qui sont déjà psychiquement fragilisées réagissent souvent plus fortement. Chez ces personnes, le système de perception de la menace est déjà plus sensible. J’entends également de la part des thérapeutes de notre centre de traitement que les patients déjà suivis perçoivent de façon très intense des tragédies comme celles de Crans-Montana ou de Chiètres.
Observe-t-on des différences selon l’âge? Les jeunes, par exemple, sont-ils plus susceptibles de développer ces peurs?
Il n’existe pas de constat clair à ce sujet. On ignore encore quel effet la consommation des réseaux sociaux a sur le sentiment d’anxiété chez les adolescents.
Les personnes plus âgées ont certes vécu davantage de choses et disposent de leurs propres stratégies pour s'adapter. Mais elles ont aussi potentiellement derrière elles davantage d’expériences traumatiques, ce qui peut à son tour renforcer les peurs.
Admettons qu’après l’incendie du car postal à Chiètres on se sente mal à l’aise à l’idée de prendre le bus. Est-ce une réaction normale?
C’est une réaction tout à fait normale qui montre comment nous fonctionnons. Nous devenons plus sensibles aux dangers et nous apprenons. En règle générale, cette peur disparaît lorsque nous avons été deux ou trois fois dans la situation et constaté qu’il ne nous arrivait rien.
Mais la réaction s’atténue généralement après un certain temps.
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Et si ce n’est pas le cas?
Afin de retrouver un sentiment de sécurité, une thérapie centrée sur le traumatisme pourrait alors être envisagée. Mais je ne dis pas que tout le monde doit immédiatement suivre une thérapie.
Que se passe-t-il si quelqu’un n’ose plus du tout monter dans un bus?
Dans le langage spécialisé, ce réflexe est appelé «évitement» et il se manifeste surtout chez les personnes directement touchées. Des études menées auprès de victimes de violence montrent que beaucoup évitent complètement la situation ou le lieu de l’événement durant les premiers jours. Chez la plupart des gens, cet évitement disparaît de lui-même. Mais certaines personnes le maintiennent. Et elles évitent progressivement aussi d’autres situations et lieux similaires, la peur s’étend.
A partir de quand faut-il chercher de l’aide?
Dans ce que l’on appelle la phase aiguë, les quatre premières semaines après un événement grave. L'évitement n’est pas critique, mais plutôt un réflexe naturel. Mais si quelqu’un se limite fortement pendant une période plus longue et en souffre, il devrait demander de l’aide à son médecin de famille ou à sa médecin de famille, ou faire évaluer sa situation sur le plan psychologique.
Avez-vous des conseils pour tous ceux qui angoissent désormais lorsqu’ils sentent de la fumée ou lorsqu’ils prennent le bus?
Il faut échanger avec des personnes en qui on a confiance. Cela ne doit pas forcément être un thérapeute. On aura ainsi un retour sur ce que l'on décrit.
Je recommanderais aussi de ne pas éviter les situations angoissantes.
C'est à dire?
C'est à dire continuer à prendre le bus, continuer à sortir. Car le quotidien et la routine signalent au corps la normalité, la sécurité et la stabilité. Enfin, je ne saurais trop souligner l’importance des contacts sociaux. Ils aident aussi à ce que notre attention ne reste pas en permanence focalisée sur la menace.
Qu’est-ce qui aide à se calmer dans ces situations?
Certaines personnes trouvent utile de se distraire. Je conseillerais d’essayer de situer sa propre peur, d’essayer de comprendre pourquoi on réagit ainsi à ce moment-là, par exemple si l’on a beaucoup consommé d’informations à ce sujet, on peut alors se dire que la probabilité que cela arrive ici est très faible. Je recommande de partager ses sentiments même durant les moments difficiles. En parlant avec d’autres, on peut mieux les comprendre soi-même.
Faut-il trouver des stratégies pour se changer les idées dans une situation qui nous fait peur?
Dans le cadre d’une thérapie clinique, nous ne recommandons pas cela à nos patients. Car cela tend plutôt à nous faire sentir en sécurité uniquement lorsque nous avons des stratégies prêtes et que nous nous occupons en permanence d’une menace potentielle. Il serait préférable que les personnes fassent l’expérience que, progressivement, cela fonctionne aussi sans cela.
De nombreuses vidéos de l’incendie du bus et de Crans-Montana circulent et sont parfois très perturbantes. Que conseillez-vous aux personnes que ces images poursuivent?
Nous supposons que ces événements nous touchent aussi fortement parce que les vidéos publiques nous en rapprochent d’une manière incontrôlable. Les personnes submergées par ces images devraient soit s’en tenir complètement à l’écart, soit ne les regarder qu’à des moments déterminés.
Comment peut-on, de manière générale, mieux se prémunir contre les angoisses?
L’un des facteurs les plus importants de la résilience est le soutien social, c’est-à-dire un entourage qui vous soutient. Et il peut être utile que les personnes anxieuses se concentrent sur des choses qu’elles peuvent elles-mêmes influencer, par exemple en se remémorant une réussite sportive ou un examen important qu’elles ont réussi. Car la peur est plus forte lorsque l’on se sent impuissant en tant que personne.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
