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L'animateur RTS Jonas Schneiter brise le tabou de l’infertilité

Journaliste et animateur bien connu des Romands, Jonas Schneiter s’attaque à un sujet encore largement tabou: la fertilité masculine. Dans un livre mêlant enquête et témoignage, il explore les causes  ...
Entre données scientifiques, idées reçues et silence collectif, le journaliste s'est penché sur une fertilité masculine en berne.Image: RTS / montage watson

Jonas Schneiter brise un tabou «qui reste béton dans les vestiaires»

Journaliste et animateur bien connu des Romands, Jonas Schneiter s’attaque à un sujet encore largement tabou: la fertilité masculine. Dans un livre mêlant enquête et témoignage, il explore les causes d’une baisse inquiétante de la qualité du sperme. Interview.
08.04.2026, 18:5108.04.2026, 20:39

Tout commence par un examen banal, presque anodin: un spermogramme. Les résultats de l'animateur des Beaux Parleurs, sur la RTS, ne sont pas catastrophiques, mais pas franchement rassurants non plus. Pour Jonas Schneiter, le choc est moins médical que symbolique.

Comme beaucoup d’hommes, il n’avait jamais vraiment envisagé que la fertilité puisse aussi être une affaire masculine. De cette prise de conscience naît cette question: pourquoi en parle-t-on si peu? Une interrogation qui va rapidement se transformer en enquête, puis en livre: Les 20 question sur la fertilité masculine que (presque) personne n'ose poser.

Entre données scientifiques alarmantes, idées reçues tenaces et silence collectif, le journaliste décide de creuser un angle encore largement ignoré: celui d’une fertilité masculine en berne, coincée entre déni culturel et angles morts médicaux. Il nous raconte.

watson: Vous écrivez que tout est parti d'un spermogramme «pas dans la norme». A quel moment vous passez de «ok, ça arrive» à «il faut que j'en fasse un livre»?
Jonas Schneiter:
Très honnêtement, pendant quelques jours, j'ai juste été vexé. Et puis la vexure est passée et le journaliste a pris le relais.

«J'ai commencé à poser des questions. Et chaque réponse ouvrait dix nouvelles questions.»

En quelques semaines, j'avais des dizaines de pages de notes, des interviews de spécialistes, et ma compagne qui me regardait en mode «tu es en train de transformer notre vie intime en enquête de terrain, là». La réponse était oui. Et le livre était lancé.

Vous dites que le sujet est tabou. Pourtant, vous en parlez chez Blick, France Inter, Konbini… Est-ce que c'est encore si tabou que ça?
Le fait que les médias en parlent montre, à mon avis, qu’il y a une volonté de lever ce fameux tabou. Mais pas encore que le tabou est levé.

«Demandez à un pote son résultat de spermogramme, vous verrez la tête qu'il fait»

On peut parler prostate, calvitie, dépression. Mais la qualité de son sperme? C'est le dernier sanctuaire. Le tabou recule dans les médias, il reste béton dans les vestiaires.

Pourquoi l'infertilité masculine touche autant à l'ego?Parce qu'on confond bulletin de santé et bulletin de virilité. Rita Rahban, une biologiste qui a travaillé sur la qualité du sperme des jeunes Suisses, me l'a résumé parfaitement: les hommes pensent que leur spermogramme va refléter leur masculinité. Alors que vraiment pas. Mais si dans ta tête c'est un jugement de valeur, tu n'as aucune envie d'aller le chercher. J'en parle longuement dans le livre, c'est tout un chapitre, parce que c'est la porte d'entrée de tout le reste.

D'ailleurs, le sujet est-il plutôt médical ou culturel?
Les deux. Et c'est le nœud du problème. Médicalement, les chiffres sont là. Culturellement, on vit encore avec l'idée que tant qu'un homme bande, il est fertile. Point. Quand l'épidémiologiste Elise de La Rochebrochard a proposé d'étudier l'âge du père en 1996, ses collègues ont ri. Son directeur de thèse a dit: «Elle est jeune, ça va lui passer.» Ça ne lui est pas passé. Mais ça dit tout du verrou culturel.

Dans le livre, vous racontez une anecdote avec un couteau suisse: qu'est-ce que ça dit des hommes?
Qu'on est prêts à donner notre sang, mais pas notre sperme. Cette biologiste avait besoin de volontaires pour ses recherches. Des mecs normaux. Mais impossible d'en recruter.

«Il a fallu offrir un couteau suisse et une carte iTunes pour en convaincre. Et même avec ça, c'était dur»

On a construit toute notre identité sur un truc qu'on refuse de vérifier. Cette anecdote est dans le livre et elle résume à elle seule un malaise collectif.

La fertilité masculine est-elle le «parent pauvre» de la médecine?
C'est un parent qu'on a oublié à la maternité. Dans les années 1990, on a inventé l'ICSI, une technique qui injecte le spermatozoïde directement dans l'ovocyte. On a trouvé comment contourner les problèmes masculins sans jamais les comprendre. Tant qu'on fabriquait des bébés en labo, on ne cherchait plus à savoir pourquoi ça ne marchait pas dans un lit. C'est un des fils rouges du livre: la PMA comme pansement high-tech sur une blessure qu'on refuse d'examiner.

Le journaliste se penche sur le sujet sans langue de bois.
Le journaliste se penche sur le sujet sans langue de bois.Image: favre

Pourquoi examine-t-on les femmes en premier dans 90% des cas?
Parce que le parcours médical a été construit autour du corps féminin. Moi-même, quand on est allés consulter, je me suis assis en spectateur. Le copilote qui admire le paysage. Certains médecins sont biaisés. Mais ils ne le sont pas par conviction, selon moi. Ils le sont par habitude. Chercher d'abord chez l'homme, ça pourrait éviter à beaucoup de femmes des examens inutiles. J'en fais une question d'équité dans le livre, pas juste de médecine.

Une fausse couche peut venir de l'homme. Racontez-nous.
C'est le chapitre qui m'a le plus secoué à écrire. On pense que le spermatozoïde est un livreur Uber: il dépose un paquet d'ADN et repart. En fait, il arrive avec tout un historique. Si son code génétique est abîmé, l'embryon essaie de lire le plan, mais il manque des pages. Et il s'arrête.

«Certaines de ces fausses couches ont lieu si tôt qu'on les prend pour des règles en retard. Et pourquoi on n'en parle pas? Parce que quand ça arrive, le protocole dit de rassurer la femme. Personne ne regarde l'homme.»

Dans le livre, je raconte aussi l'histoire de Henry VIII, qui a fait décapiter ses épouses pour une infertilité qui venait probablement de lui. Cinq siècles plus tard, le réflexe persiste.

Quelle est LA fausse croyance qui vous a le plus choqué?
Que Charlie Chaplin prouve que les hommes peuvent tout se permettre jusqu'à 80 ans. On le cite, on cite Mick Jagger, De Niro, comme des preuves d'immunité au temps.

«C'est comme citer Keith Richards pour prouver que la drogue n'a jamais tué personne»

Ce sont des exceptions qui empêchent de voir la règle. Dans le livre, je consacre un chapitre entier à l'horloge biologique masculine. Elle ne fait pas tic-tac comme une bombe. Elle ressemble à une fuite d'eau sous l'évier. On ne l'entend pas, et un jour le parquet est foutu.

Les sièges chauffants, vous l'avez appris à vos dépens, sont mauvais pour un homme qui essaie de concevoir. Toutefois, le problème est réversible; c'est pareil chez les femmes?
Non. Et c'est là toute la cruauté. L'homme fabrique du sperme en continu. Vous changez vos habitudes, en trois mois votre production peut se rétablir. C'est la bonne nouvelle du livre. Chez les femmes, le stock d'ovocytes est défini à la naissance. Pas de renouvellement, pas de deuxième chance. C'est d'autant plus rageant que toute la pression repose sur elles alors que nous, on a cette marge de manœuvre qu'on ignore royalement.

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Jonas Schneiter anime aussi l'émission spéciale Cœur à cœur.Keystone

Lever le silence, qu'est-ce que ça peut changer pour les femmes?
Leur éviter des examens et des traitements qu'elles subissent parfois pour rien, parce qu'on n'a pas regardé du côté de l'homme. Et changer qui porte le poids.

«Aujourd'hui, quand ça ne marche pas, c'est elle à 90%: les rendez-vous, les injections, la charge mentale»

Et l'homme réapparaît à la fin pour dire «on arrête». Je n'ai pas envie que notre place commence au moment de dire stop. J'ai envie qu'elle commence au moment de dire: on cherche ensemble. C'est un message central du livre.

L'homme qui «décide qu'on arrête tout»: comment vous expliquez ça?
La femme est prise dans l'engrenage des traitements, poussée par le biais du coût irrécupérable, le même qui vous fait perdre des fortunes au casino. Et c'est souvent l'homme qui prononce la phrase de sortie. C'est un pouvoir immense. Mais c'est aussi le seul moment où on lui donne la parole. On l'a exclu du parcours, on ne lui a rien demandé pendant des mois, et on lui refile le rôle du type qui signe l'arrêt des opérations. C'est la pire version du «mâle alpha»: celui qui ne fait rien et qui décide à la fin.

Le mythe du mec fertile à 70 ans, c'est dangereux?
Oui. Un homme de 50 ans transmet un sperme qui a traversé des décennies d'expositions et de polluants. Les études scandinaves sur des millions de personnes montrent un risque accru pour les enfants de pères très âgés.

«Et il y a la dimension qu'on oublie toujours: faire un enfant très tard, c'est augmenter le risque d'en faire un orphelin précoce. Ce n'est pas juste des gènes. C'est une présence.»

J'en parle dans le chapitre sur l'horloge biologique masculine, et je vous promets que ça remet les pendules à l'heure. Si j'ose dire.

Comment votre couple a-t-il vécu cette période?
D'abord le spermogramme, petit séisme intime. Aussi, ce n’est pas le sujet de couple le plus romantique. J’ai la chance d’avoir un couple solide avec un très bon sens de l'humour. Mais au fond, cette enquête nous a rapprochés. Pour la première fois, on regardait le sujet ensemble au lieu de laisser tout le poids d'un seul côté.

Que voulez-vous transmettre aux couples qui liront le livre ensemble?
Que la fertilité n'est pas un examen à réussir. Que «normal» ne veut pas dire «fertile» et «anormal» ne veut pas dire «stérile». Que dans l'immense majorité des cas, ce n'est la faute de personne. Et surtout, que protéger le couple, ce n'est pas du luxe, c'est une condition de survie. Le livre se termine d'ailleurs là-dessus. On fait au mieux plutôt qu'on doit réussir.

Vous vous penchez aussi sur les phrases à ne pas dire...
La collection est fournie. «Arrête d'y penser, ça viendra tout seul.» «Partez en vacances.» «Ma copine a arrêté le gluten, fait du yoga, et BIM!» Et le fameux «C'est parce que vous y pensez trop».

«Les études montrent que les niveaux d'anxiété des personnes infertiles sont comparables à ceux de patients atteints de cancer»

Vous êtes stressés parce que ça ne marche pas, pas l'inverse. Dire «c'est dans la tête», c'est ajouter de la culpabilité à la souffrance. Dans le livre, il y a un chapitre entier là-dessus, avec les phrases à bannir et celles à garder.

Il y a un passage qui s'intitule «Bienvenue chez Ryanair»: qu'est-ce qui vous a dégoûté dans ce business?
Tu as payé ta FIV, ton billet d'avion. Et là, on te propose les options. La petite musique: «Vu ce que vous investissez déjà, ce serait bête de s'en priver.» Le régulateur britannique a classé la majorité de ces add-ons en rouge: aucune preuve que ça marche. Mais ça se vend. Parce que le produit, au fond, ce n'est pas un bébé. C'est le sentiment d'avoir tout essayé. J’ai voulu décortiquer tout ça dans le livre, pour que les gens entrent dans une clinique avec les yeux ouverts.

Vous vous attendiez à quelles réactions, à la sortie du livre?
Je m'attendais à des blagues. Et il y en a.

«Il y a aussi quelques hommes qui m'écrivent en privé pour dire «merci, je croyais être le seul». C'est souvent en privé quand même, très peu en public.»

Ce qui prouve bien que le tabou est intact. Les femmes, elles, partagent le livre. Elles le laissent traîner sur la table de nuit.

Quels sont les trois conseils à donner à des hommes de 30 ans qui veulent concevoir?
Un: faites un spermogramme. Comme on fait une prise de sang. Par curiosité. Deux: laissez vos testicules respirer. Pas d'ordi sur les genoux, pas de jean garrot, levez-vous de votre chaise. La fertilité aime le frais. Trois: arrêtez de croire que vous avez tout le temps. L'horloge tourne pour tout le monde. Et si vous voulez les détails, il y a un livre de 192 pages qui vous attend. Il paraît qu'il se lit bien.

Vous posez souvent cette question en interview, cette fois, c’est nous qui vous la posons. Qu’est-ce qu’on peut (vous) souhaiter, Jonas?
Qu'un jour, «faire un spermogramme» soit aussi banal que «faire une prise de sang». Et si on peut me souhaiter un truc plus personnel… que les prochaines nuits blanches dans ma vie n'aient rien à voir avec l'écriture d'un livre.

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source: emphase
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