La Suisse a bafoué ses lois cet hiver et personne ne réagit
Le Parlement s’est longtemps déchiré sur ce principe. Jusqu’à quel point la Suisse doit-elle être indépendante de l’étranger en matière d’électricité? Sous l’effet de la menace d’une pénurie énergétique, le Conseil national et le Conseil des Etats ont débattu pendant des mois d’un nouveau dispositif législatif destiné à garantir l’approvisionnement énergétique du pays. Au final, le texte a retenu cette maxime:
Une phrase importante, que le Parlement a placée tout au début de l’imposant texte suisse sur l’électricité, juste sous le titre: «But, objectifs et principes».
Des poids lourds bourgeois du Conseil des Etats, comme Beat Rieder (Le Centre) et Martin Schmid (PLR), avaient insisté pour qu’une telle formulation figure dans la loi. Ils invoquaient notamment la crainte que la Suisse puisse devenir vulnérable au chantage de l’étranger si elle ne produisait pas elle-même suffisamment d’électricité.
Apres un net oui du corps électoral en juin 2024, la loi sur l’électricité est entrée en vigueur il y a un peu plus d’un an. Ces jours-ci, le premier semestre d’hiver couvert par cette législation touche à sa fin. Et l’on voit déjà que la Suisse manquera ses ambitieux objectifs. C’est ce que montre un coup d’œil aux données publiques de la plateforme «Swiss Energy Charts».
Selon ces données, la Suisse a importé près de 20 térawattheures d’électricité entre octobre et mars. En sens inverse, un peu plus de 12 térawattheures seulement ont été acheminés vers les pays voisins. Soit, en net, environ 7 térawattheures d’électricité importée: la valeur de référence est donc clairement dépassée.
La Suisse achète le plus d’énergie à la France. Plus de dix térawattheures proviennent de la production de notre voisin, dont une grande partie issue de ses réacteurs nucléaires. Dans le même temps, une quantité non négligeable d’électricité transite directement par la Suisse vers l’Italie. Le pays est raccordé au réseau électrique européen en plus de 40 points.
Que la Suisse dépende de l’aide de ses voisins pendant le semestre d’hiver n’a toutefois rien de nouveau. Cet hiver, le fait que la centrale nucléaire de Gösgen, l’un des grands piliers de l’approvisionnement national, ait fait défaut a sans doute aussi pesé dans la balance. En raison d’un problème dans le système d’alimentation en eau, la centrale est restée a l’arrêt pendant près de dix mois.
Valeur de référence, objectif ou limite?
A l’Office fédéral de l’énergie, on peine a qualifier le bilan énergétique suisse du dernier semestre d’hiver. Le chiffre de 5 térawattheures inscrit dans la loi sur l’électricité constitue «une valeur de référence, et non une valeur cible», écrit le service de presse en réponse à notre demande. Avant de se contredire dès la phrase suivante, en indiquant que le Conseil fédéral «devrait proposer des mesures» si la Suisse ne parvenait pas à atteindre cette «valeur cible» avec les moyens existants.
Pour l’heure, on n’en voit pourtant guère la trace. Pas de conférence de presse, pas de propositions d’économies d’énergie, et la centrale de réserve de Birr reste elle aussi silencieuse. Au contraire, dans sa récente évaluation de la situation, l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays conclut que l’approvisionnement énergétique de la Suisse est en bonne posture. Il n’existe actuellement «aucune mesure en vigueur ni aucune mise en vigueur prévue».
Pour la Suisse, ce sont sans doute de bonnes nouvelles: le marché international de l’électricité fonctionne. Pour le Parlement, en revanche, il apparaît de plus en plus qu’on peut aussi se disputer avec brio pour aboutir, au final, à une lettre morte. (trad. hun)
