Cocaïne, luxe et barber shops: plongée dans un vaste trafic romand
C'est un vaste trafic de stupéfiants entre la Suisse romande et la France qui aurait rapporté un million de francs, selon l’acte d’accusation établi par le Ministère public genevois. Au cœur du dossier: un réseau actif entre Genève et Lausanne, soupçonné d’avoir blanchi des centaines de milliers de francs issus du trafic de drogue.
Celui que nous surnommerons Ali y est présenté comme étant à la tête de l'organisation. Il est accusé d’avoir importé et vendu une trentaine de kilos de cocaïne non conditionnée et une tonne de haschich et de marijuana entre 2020 et 2023. Il est notamment prévenu d’infraction grave à la loi sur les stupéfiants et de blanchiment d’argent aggravé.
La Suisse romande commence à s’intéresser aux barber shops soupçonnés de servir de machines à blanchir. Et à Genève, l’une des plus importantes affaires de ce type de ces dernières années a bien failli être réglée en 45 minutes.
En juin, quatre prévenus comparaissaient devant le Tribunal correctionnel dans le cadre d’une procédure simplifiée. Avec le Ministère public genevois, ils s’étaient entendus sur les faits, les qualifications juridiques et les peines proposées. Ne restait plus au tribunal qu’à valider l’accord.
C’était sans compter sur sa présidente: «Peines trop clémentes» a-t-elle estimé. Le dossier a donc été renvoyé au Ministère public pour qu’il engage une procédure préliminaire ordinaire. A ce stade, les quatre prévenus sont présumés innocents et leurs avocats ont refusé de commenter.
Barbershop et immobilier pour blanchir l’argent
Selon la procédure pénale, Ali est arrêté une première fois en février 2021 et placé en détention provisoire. Il vient de France au volant d’une voiture de location. Sur la banquette arrière, les enquêteurs découvrent un sac plastique. A l’intérieur, 56 liasses de billets, soit 156 680 euros et 250 260 francs en liquide. Quelque 250 000 euros auraient également été dissimulés dans un box à Genève. Remis en liberté, Ali reste soumis à des mesures de substitution peu contraignantes jusqu’en décembre 2021.
En 2023, retour à la case prison. L’homme, âgé aujourd’hui de 40 ans, a passé les trois dernières années derrière les barreaux. Ce qui ne l’aurait pas empêché, fin 2023, de poursuivre son florissant business grâce à des complices et hommes de main, selon l’accusation. Toujours selon le ministère public, plusieurs moyens auraient été utilisés pour blanchir les revenus présumés du trafic. Investissements dans des barber shops à Genève et Lausanne, achats et reventes de montres, vêtements et maroquinerie de luxe ou encore acquisition de biens immobiliers au Maroc.
Une Audemars Piguet a été saisie, ainsi qu’une Patek Philippe. Le Ministère public reproche à Ali d’avoir acquis, auprès de différents commerces de luxe en Suisse et en France, pour plus de 800 000 francs de biens qui auraient été financés par les revenus du trafic de stupéfiants. Certains auraient été achetés directement avec ces revenus, d’autres avec l’argent tiré de la revente de précédents achats. Selon la thèse de l’accusation, l’argent aurait ainsi circulé de biens de luxe en biens de luxe, permettant au passage de réaliser des plus-values et de financer son train de vie.
Trois autres personnes sont prévenues à ses côtés. Parmi elles, Seb*, la quarantaine, le seul à être vêtu de blanc de pied en cap ce jour-là. Selon l’accusation, il aurait tenu le rôle d’homme de main, basé entre la Suisse et le Maroc. Sur les réseaux sociaux, cet amateur de sports de combat se met en scène. Il aime la sape, ses muscles et affiche volontiers son mode de vie. Il a également été manager d’un hôtel haut de gamme au Maroc.
Comme Ali, il est prévenu d’infraction grave à la loi sur les stupéfiants et de blanchiment d’argent aggravé. Il aurait notamment participé à l’importation, au transport et à la vente de cocaïne et de cannabis.
A Lausanne, un barber shop créé dans un «seul et unique but»
Il aurait également pris la direction, en 2021, d’un barber shop à Lausanne, une société à responsabilité limitée (Sàrl) créée en 2019 par Ali et qui aurait servi, selon l’acte d’accusation, à blanchir l’argent du trafic. Le Ministère public affirme qu'elle aurait été créée dans ce «seul et unique but». Une activité qu’il a, un temps, menée conjointement à son activité de manager d’hôtel au Maroc. Le commerce a finalement été placé en liquidation avant d’être radié en septembre 2026.
Mais nos recherches montrent l’existence de liens entre cet établissement lausannois et un autre barber shop qui avait pignon sur rue dans le quartier des Eaux-Vives à Genève.
De Lausanne à Genève
Les deux établissements partagent plusieurs points communs: même logo, même nom et des liens visibles sur les réseaux sociaux. Le salon genevois est le plus ancien. Sa société est créée en 2017. Nassim*, d’abord associé, en reprend l’ensemble des parts en 2019. Sur la page Facebook de l’enseigne genevoise, le barbier s’affiche auprès de célébrités qui lui confient barbe et cheveux. A Lausanne, Genève, Paris ou encore Montpellier, il pose notamment aux côtés de l’animateur Cyril Hanouna, des chanteurs Gims et Dadju ou encore du rappeur Ninho.
Les publications laissées en ligne montrent aussi que les deux salons entretenaient des liens. En janvier 2020, le compte Facebook du salon genevois publie ainsi une vidéo tournée dans le salon lausannois, reconnaissable à son logo, avec ce message de Nassim:
Le compte Facebook du barber shop genevois continue d’être alimenté jusqu’en avril 2020. Puis, plus rien. La société sera finalement dissoute à la suite de sa faillite et radiée en 2022.
En 2023, Nassim réapparaît au Registre du commerce genevois. Il devient associé-gérant d’un autre barber shop, toujours dans la cité de Calvin, aux Pâquis. Et encore le même logo. Celui-ci fait à son tour faillite en 2026, avant d’être radié du Registre du commerce quelques mois plus tard, en juillet.
Jusqu'à L.A.
C’est grâce aux réseaux sociaux que nous retrouvons Nassim*: sous le soleil de la Californie, à Los Angeles, posant aux côtés de Kev Adams ou du footballeur Jules Koundé.
Contacté par watson afin qu’il puisse s’expliquer sur ses liens avec les deux salons et répondre aux soupçons concernant les établissements genevois, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Selon nos informations, il est également prévenu dans une autre procédure pénale portant sur des soupçons de trafic de stupéfiants et de blanchiment d’argent. Il bénéficie, dans cette procédure également, de la présomption d’innocence.
*prénoms d'emprunt
