L'annonce d'Albert Rösti a retenti, fin août, comme un coup de tonnerre: le ministre de l'Energie et par sa bouche le Conseil fédéral souhaite autoriser à nouveau la construction de centrales nucléaires. Pourtant, en 2017, le peuple suisse s'était clairement prononcé, dans les urnes, en faveur de l'abandon de l'atome.
Pour expliquer ce revirement, le ministre UDC a expliqué que la situation avait changé: l'abandon des énergies fossiles qui doivent trouver un substitut et la croissance démographique du pays entraînent une augmentation constante des besoins en électricité. En parallèle, le ministre argumente que la situation géopolitique en Europe avec la guerre contre l'Ukraine mène à une incertitude sur les approvisionnements.
La proposition du gouvernement est aussi poussée par la situation politique. Il s'agit ainsi de proposer un contre-projet à l'initiative baptisée «De l’électricité pour tous en tout temps (Stop au blackout)». Ce texte – émanant de l'UDC et du PLR – demande, lui aussi, la levée de l'interdiction de construire de nouvelles centrales. Alors quelle est la différence? Plutôt que de changer la Constitution, la proposition du Conseil fédéral vise à changer une loi.
Va-t-il convaincre les Helvètes?
Le sondage représentatif réalisé par watson révèle, aujourd'hui, un changement significatif de posture par rapport au scrutin de 2017 où 58,2% des Suisses ont approuvé la fin du nucléaire. Aujourd'hui, seule une très faible majorité se prononce contre le projet du Conseil fédéral. La Suisse est divisée en deux sur la levée de l'interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires.
Le sondage qui nous occupe a eu lieu entre le 6 et le 10 septembre en collaboration avec l'institut de recherche sociale DemoSCOPE. 7213 personnes de Suisse romande et alémanique y ont participé (plus d'informations sur la méthodologie à la fin de l'article).
Une faible majorité de la population ne soutient pas la levée de l'interdiction envisagée par Berne. 51% des sondés (non et plutôt non) s'opposent aux projets du Conseil fédéral, alors que 48% les approuvent.
On observe un Röstigraben intéressant: alors que 58% des Romands sont favorables au projet du gouvernement, en Suisse alémanique, 54% les rejettent.
Autre fait marquant: la thématique ne semble laisser presque personne indifférent. Sur 7213 participants, seules 19 ont répondu «Ne sait pas» ou «Pas de réponse».
L'analyse des données par parti s'avère, elle aussi, captivante. Comme on pouvait s'y attendre, ce sont les partisans de l'UDC qui soutiennent le plus massivement les projets du Conseil fédéral, avec 88% de «oui» et «plutôt oui».
Immédiatement derrière suivent les électeurs du PLR et ce, bien que les libéraux-radicaux se soient clairement prononcés, en 2017, pour l'abandon de l'énergie nucléaire.
Partout ailleurs, le camp du «non» reste majoritaire. Détail amusant, les sympathisants des Verts (92% de «non» et «plutôt non») sont même dépassés par les électeurs socialistes (93%). En accord avec la position du président de la formation, Gerhard Pfister, la base du Centre se prononce également contre la relance voulue par le gouvernement (57% de «non» et «plutôt non»).
On a ensuite demandé aux sondés d'évaluer les arguments les plus forts à la fois pour et contre la construction de nouvelles centrales.
La nécessité pour le pays de remplacer le nucléaire par du renouvelable semble «très convaincante» pour la moitié des opposants aux centrales. Cette conclusion confirme l'approbation claire dans les urnes de la loi sur l'électricité cette année.
Pour les autres causes, le manque de transparence sur le procédé et le lieu de stockage des déchets convainc presque autant (49%). Les arguments les moins convaincants sont le manque de sécurité (37%), la durabilité (36%) et les aspects financiers (36%). L'absence de durabilité ne trouve par ailleurs «pas du tout» grâce aux yeux de la plupart des sondés du camp des opposants (30%).
Puis il a naturellement fallu évaluer les arguments brandis pour soutenir le nucléaire. Ce qui attire l'attention, c'est que contrairement aux arguments contre la levée de l'interdiction, aucun ne franchit cette fois la barre des 50% dans la catégorie «très convaincant».
Ce qui plaît le plus, c'est l'idée de pouvoir couvrir à tout moment les besoins croissants en électricité de la Suisse. 40% des interrogés jugent cet aspect «très convaincant». Celui de la «réduction de la dépendance à l'étranger» recueille tout autant d'approbation.
Trois arguments pro-centrales atteignent ou dépassent les 35% de «pas du tout convaincant». Parmi eux: la situation géopolitique instable (entre autres la guerre contre l'Ukraine), qui rend nécessaire la construction de nouvelles centrales nucléaires en Suisse, est celui qui a le moins de succès auprès des participants. Cette position va à l'encontre des justifications d'Albert Rösti, pour qui le conflit a montré que des pénuries d'énergie pouvaient rapidement survenir, notamment en hiver.
Actuellement, trois centrales et quatre réacteurs sont en service sur le territoire helvétique. Trois d'entre elles (Beznau 1 et 2, Leibstadt) se trouvent dans le canton d'Argovie, et la centrale nucléaire de Gösgen dans le canton de Soleure. Le site de Mühleberg (BE) a cessé son activité fin 2019.
De manière générale, mais aussi dans l'optique de l'apparition de nouvelles centrales, les participants pouvaient indiquer s'ils étaient prêts à vivre à proximité de l'une d'elles. Résultat: près de la moitié (47% de oui et plutôt oui) n'y verrait aucun inconvénient.
Parmi les personnes favorables à une reprise du nucléaire, 87% accepteraient d'habiter proche d'une infrastructure («plutôt oui» et «oui»). A l'inverse, parmi les participants qui s'opposent à l'idée – et donc aussi au projet du Conseil fédéral – 90% (non et plutôt non) n'envisagent pas cette configuration.
On note aussi des différences importantes en fonction du genre et de l'âge. Ainsi, cela ne dérangerait pas 54% des hommes de vivre à proximité de telles installations, alors que 63% des femmes s'y refusent catégoriquement. Quant aux plus jeunes, soit jusqu'à jusqu'à 34 ans, ils pourraient davantage s'en accommoder que les Suisses de 35 ans ou plus.
(Traduit par Valentine Zenker)