«On commence à s'ennuyer»: les Suisses en ont marre des images IA
L'IA générative s'est profondément ancrée dans le quotidien des Suisses. Près de la moitié de la population affirme en faire usage, ce qui représente l'un des taux les plus élevés d'Europe. C'est ce qui ressort d'une enquête publiée ce mardi par l'Office fédéral de la statistique (OFS), qui se penchait sur ce phénomène pour la première fois.
Si le lancement de ChatGPT date d'il y a à peine trois ans, son ascension a été fulgurante: «Aucune technologie numérique ne s’est répandue aussi rapidement dans la population que l’IA générative», confirme l'OFS. Un véritable triomphe, accompagné toutefois de quelques zones d'ombre - pensons à la cybersécurité, à l'impact sur certaines professions ou à la question des droits d'auteur.
En plus de ces préoccupations, une autre conséquence négative commence à devenir visible: internet est de plus en plus inondé d'images et de vidéos générées par IA. Ces contenus, souvent reconnaissables en raison de leur caractère lisse et extrêmement léché, se retrouvent également dans les publicités et sur les emballages de certains produits.
En d'autres termes, les images générées synthétiquement sont partout. Elles sont toutefois mal accueillies par la population suisse: 60% des personnes ne les trouvent pas divertissantes, selon un sondage publié par AXA ce lundi.
Fatigue
Ce résultat contraste avec l'engouement provoqué par ces outils au moment de leur lancement, lorsque l'on s'émerveillait devant ces créations, qui fleurissaient à travers le web. «Je pense qu'on commence à s'ennuyer», résume le photographe neuchâtelois Guillaume Perret. Il ajoute:
Le photographe pointe notamment l'uniformité de ces contenus. «Une fois que les gens se sont approprié les outils, tout le monde s'est mis à faire la même chose. C'est à partir de ce moment que cela est devenu ennuyeux, parce qu'il y a désormais une seule voix qui s'exprime, celle de l'IA», développe-t-il.
Le terme «fatigue des images IA» («AI image fatigue» en anglais) commence par ailleurs à faire son apparition. On dénonce notamment le caractère prévisible de ces contenus, dont la «perfection artificielle» ne reflète pas la «beauté nuancée du monde réel».
Des images trop parfaites
«Les images générées par IA représentent une moyenne de tout ce que les gens trouvent beau et réussi. De ce point de vue, elles sont parfaites», confirme Guillaume Perret. «Sauf que la perfection est ennuyeuse», poursuit-il. «La vie intéressante se cache toujours dans de petits détails révélateurs, tandis que la perfection est prévisible. Et ce qui est prévisible est souvent ennuyeux, parce qu'on n'est plus surpris de rien».
Au caractère prévisible de ces images, le photographe oppose la surprise et les émotions qui peuvent être véhiculées par une «vraie photo». «Le logiciel va lire le prompt, mais n'est pas en mesure de lire entre les lignes du texte», illustre-t-il. «Or, c'est précisément ce qui se trouve entre les lignes qui fait la richesse d'une image. Ce qu'on ressent, mais qu'on n'arrive pas à expliquer par le verbe».
Nouvelle pollution numérique
Si le regard commence peut-être à changer, ces images continuent, elles, de se multiplier. Sur les réseaux sociaux, leur nombre se chiffre désormais en milliards, rapporte le Monde, tandis que le Figaro parle de «nouvelle pollution numérique». «Ces contenus synthétiques de mauvaise qualité s’infiltrent à bas bruit partout sur internet», note le quotidien français.
Parfois, ces images peuvent prendre des formes absurdes. Les «italian brainrot», ces vidéos loufoques aux noms pseudo-italiens, en sont un exemple particulièrement éloquent. On peut également penser aux «pièges à boomers», terme désignant des images attendrissantes et surréalistes partagées et likées en masse sur Facebook, souvent par des seniors ignorant leur nature artificielle.
Leur but peut varier: susciter de l'engagement, arnaquer les internautes, se faire de l'argent. Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, des représentations générées par IA sont également utilisées dans la communication étatique. Tous ces contenus, indépendamment de leur usage, sont désormais appelés «AI Slop», terme anglais qui désigne la bouillie industrielle donnée aux cochons.
«Balance ton IA»
Face à ce flux ininterrompu, on observe des formes de résistance. Fin 2025, une entreprise lançait une extension de navigateur appelée «Slop Evader», censée montrer internet tel qu'il était avant l'apparition de l'IA générative. Pour ce faire, l'outil filtre tout ce qui a été produit après le 30 novembre 2022, le jour de l'arrivée de ChatGPT.
En terres romandes, la page Instagram «Balance ton IA» recense les images générées par IA réalisées par des entreprises, des partis ou des institutions culturelles. On y voit par exemple des pubs de Migros ou des CFF, ainsi que plusieurs affiches de concerts.
«J’ai récemment commencé à apercevoir de plus en plus de créations en tout genre générées par IA, et cela m’indigne profondément, en particulier lorsque cela provient d’institutions culturelles et/ou subventionnées», indiquait au journal Le Temps la personne derrière le compte. Une démarche qui fait mouche, puisque la page est passée d'environ 900 followers en novembre 2025 à plus de 8000 aujourd'hui.
Une denrée rare
Reste à savoir si cette fatigue finira par faire revenir les gens vers de «vraies images» ou, comme le dit «Balance ton IA», revaloriser la «création humaine». Guillaume Perret se montre optimiste:
«Les livres que je propose racontent une histoire dans laquelle je mets beaucoup de ma sensibilité personnelle et de temps libre», poursuit le photographe. «Je pense que cela va devenir une denrée rare, au moment où toutes les machines qui nous entourent nous proposent de faire vite et facilement».
