«Le "non" à l'UDC n'est pas un "oui" à l'Europe»
Comment interprétez-vous le rejet à 55% de l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!»?
Olivier Meuwly: Je faisais des pronostics, vendredi soir, avec des amis et je m’attendais à un rejet à 52%. Ce n’est probablement pas la peur des étrangers qui a prévalu dans le vote d’aujourd’hui, sinon, le résultat aurait été probablement inverse. J’irais tout de suite au but, si je puis dire: ce n’est pas parce que les Suisses disent «non» à l’initiative de l’UDC, qui aurait pu amener la Confédération à détricoter les accords bilatéraux existants avec l’Union européenne, qu’ils diront «oui» aux bilatérales III quand ils se seront appelés à se prononcer sur cet objet.
Qu’est-ce qui vous fait dire cela?
D’abord, le fait que chaque objet de votation a sa particularité. Ensuite, il y a des précédents. Le 17 mai 1992, année de l’ouverture par excellence, les Suisses avaient dit «oui» à 55,8% à l’adhésion à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, deux institutions intergouvernementales issues des Accords de Bretton Woods, signés en juillet 1944 par 44 nations alliées pour restructurer l'économie mondiale de l'après-Seconde Guerre mondiale. De même, le 27 septembre cette année-là, les Suisses avaient approuvé à 63% la construction des NLFA, les Nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes, qui allaient ouvrir le Gothard et le Lötschberg à un plus grand trafic européen. Pourtant, le 6 décembre, au prix d’un Röstigraben retentissant – la Suisse romande étant unanimement pour –, ils rejetaient l’adhésion à l’EEE, l’Espace économique européen.
Peut-on dire que face à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», les Suisses, mettant dans la balance, d’un côté, la prospérité et ses inconvénients, un marché du logement restreint et une densification du territoire, de l’autre, plus de logements disponibles, mais moins de prospérité, donc moins de travail et moins d’argent, ils ont choisi la première option?
Clairement. Les gens ne sont pas dupes. Vu le contexte particulièrement émotionnel particulier, avec des sondages qui annonçaient un score serré, 55% de «non», c’est remarquable.
Vous félicitez-vous de ce résultat?
Oui, tout à fait. J’étais contre cette initiative, car ce n’est pas avec elle qu’on aurait pu trouver des solutions aux problèmes des gens, en particulier ceux de la classe moyenne. Même si on sent un malaise face à la problématique de l’immigration. Les villes deviennent des Babel.
Mais le résident étranger n’est pas à la base des problèmes matériels. Le logement est un mal endémique qui n’est pas dû aux étrangers.
Cela dit, le nombre croissant d’habitants en Suisse, en partie nourri par l’augmentation de la population étrangère résidente, fait que des logements autrefois disponibles et abordables, ne le sont plus aujourd’hui, ou moins.
Cet effet joue, mais le problème principal est celui du système, pas des gens.
Qui ressort vainqueur du camp du «non», la gauche ou la droite hors UDC?
Chacune a sa part dans la victoire du «non». Mais, maintenant, les combats habituels vont reprendre, avec, je le pense, un clivage villes-campagnes, la gauche dans les villes, la droite dans les campagnes. En d’autres termes, les combats vont redevenir, en quelque sorte, normaux, sans ce catalyseur idéal que serait l’étranger.
Passons au «oui» à la réforme du service civil, dont l’accès sera rendu plus difficile afin de regonfler les effectifs de l’armée ou de ne pas les dégarnir davantage. Le résultat aurait-il pu être différent avant l’invasion russe de l’Ukraine en 2022?
Sans aucun doute. Avant cela, on aurait pu avoir un «non». Ce qu'on constate ici, c'est que, dès des craintes émergent, les gens sont prêts à se repositionner par rapport à leurs engagements vis-à-vis de l’armée.
Ce «oui» témoigne-t-il d’un regain militariste ou d’un sens des responsabilités?
Ce résultat montre bien ce qu’est et ce que permet la démocratie directe: les citoyens sont mis face à leurs responsabilités. Mais comme pour le rejet de «Pas de Suisse à 10 millions!» qui n’est pas un blanc-seing aux bilatérales III, le «oui» à la réforme du service civil n’est pas un «oui» à une hausse de la TVA pour financer l’armée.
