«On s’est mis d’accord avec mon mari et mes enfants, ce sera oui à l'UDC»
Entre Grand-Rue et le supermarché Migros flanqué de son satellite Denner, les gens de Peseux, 5800 âmes en périphérie ouest de Neuchâtel, ont des choses à dire sur la votation «Pas de Suisse à 10 millions!» du 14 juin. L’initiative de l’UDC, dite «du chaos» par ses opposants, a donné lieu à un récent conseil de guerre dans la famille de Delphine. Rencontrée ce lundi après-midi de pluie à l’arrêt de bus proche du temple, elle confie:
La soixantaine bien alerte, Delphine, autrefois employée dans un salon de coiffure, «ne travaille plus». Son époux, auparavant dans la vente, a pris une «retraite anticipée». «On ne souhaite plus accepter du monde, ça fait trop», dit-elle pour expliquer le vote familial unanime. Un bus arrive. Avant de monter, Delphine indique voter «parfois UDC, mais plus pour le PLR, jamais socialiste».
Mathias habite un appartement avec sa compagne. «A deux salaires pour le loyer, ça va, c’est l’argent qui fait la qualité du logement», constate-t-il. Employé dans une entreprise de microtechnique, l’une des activités principales du canton industriel qu’est Neuchâtel, cet homme de 50 ans est «souvent en accord avec le Conseil fédéral» au sujet des votations. Tant et si bien qu'il compte voter «non» le 14 juin.
Gaëtan, un Italo-Suisse, a entendu les mises en garde du PDG de la Migros: «Si le oui l’emporte, des Migros fermeront, faute de personnel», dit-il. Ce n’est pas tout: «On manquera de personnel médical.» Gaëtan est à la fois à la retraite et à l’AI. La faute, pense-t-il, aux acides inhalés lorsqu’il travaillait dans un atelier d’affinage d’or à Neuchâtel et Marin.
«On s’est dit qu’on ne doit pas accepter ça»
Son prénom s'écrit «sans "e" à la fin». José sort de la Migros avec sa fille Danièle. Comme la famille de Delphine citée plus haut, la famille de José, réunie la veille, le dimanche, a pris une décision, mais inverse: «On s’est dit qu’on ne devait pas accepter ça» Agée, et l’on ne le croit pas, de 90 ans, «cinq enfants, seize petits-enfants, onze arrière-petits-enfants», José insiste:
«Eux», ce sont les étrangers. «Sur les chantiers, sur les routes, dans les hôpitaux, dans les homes, comment ferait-on sans les étrangers?» L’avis de sa fille, Danièle, qui n’était pas présente au rendez-vous dominical de la famille et qui, d’habitude, vote «plutôt au centre», est moins tranché. «Ce sera plutôt non.»
«Avec 10 millions d’habitants, ça devient compliqué»
«Avec 10 millions d’habitants, ça devient compliqué», affirme Steve, artisan boucher de 31 ans, patron de sa boutique. Par chance, il ne pâtit pas de la proximité de la Migros, qui ferait plutôt venir des clients. Le 14 juin, le vote de Steve sera «plutôt oui». Ses arguments, en même temps que ses inquiétudes, empruntent au registre de l’écologie.
Le jeune patron-boucher l’assure: «Il faut faire attention à ce qu’on fait.»
Werner est beaucoup plus âgé que Steve. Casquette aux couleurs du drapeau suisse sur la tête, cabas Denner à la main, ce retraité de 80 ans renvoie au «plan Wahlen», du nom de cet agronome et homme politique suisse qui mit en place un programme d’autosuffisance alimentaire à partir de 1940.
Sans se départir d’un sourire, Werner dénonce «les étrangers qui sont là pour profiter». Lui-même se définit comme un «Neinsager».
Cet ancien employé communal attendant sa femme devant l’entrée de Denner est partagé: «Je voterai contre, car on a besoin de personnel, mais je voterai oui, car il y a trop de cas sociaux parmi les étrangers», estime-t-il, à la suite de Werner. «Des Suisses n’ont pas droit à l’AI, quand des étrangers y ont droit», croit-il.
Chantal, qui a travaillé chez le cigarettier Philip Morris à Neuchâtel, affirme voter «plutôt socialiste» dans sa vie de citoyenne. Mais, à moins d'un mois de la votation sur l’initiative de l’UDC, elle ne sait pas encore si ce sera «oui» ou si ce sera «non». Mariée à un étranger, des enfants mariés eux aussi à des personnes de nationalité étrangère, elle pèse les arguments dans la balance.
A l'évidence, beaucoup ont les plus grandes difficultés à trancher entre la peur du «trop» et la crainte du «manque» d'étrangers. Un sentiment que cet ingénieur de 30 ans en conception de systèmes mécaniques résume d’une formule:
Il ajoute aussitôt: «Cela dit, on ne peut pas croître indéfiniment.» Oui ou non? « Non, coupe-t-il, contrairement à mon beau-père qui va voter oui.»
Il se souvient d'une Suisse à 5 millions d'habitant
Lucien, 83 ans, a grandi au Locle, il a été président du conseil général de Peseux. Il a connu une Suisse à 5 millions d’habitants.
Lucien a travaillé dans l’horlogerie, puis chez Swisscom, dans le secteur des abonnés. Se disant libéral, il pose une question de gauche: «Dans les années 80, quand l’horlogerie est passée de 60 000 employés à 30 000, est-ce qu'on a fait quelque chose pour ces gens-là?» On a oublié de demander à Lucien ce qu’il entendait voter le 14 juin.
