Suisse
Vaud

Jessica Jaccoud, candidate PS au Conseil d'Etat, se confie

Jessica Jaccoud s'est confiée lors d'un entretien un peu spécial, à vélo.
Jessica Jaccoud, conseillère nationale (PS) s'est confiée à watson. Image: watson / Jérémie Crausaz

Menaces, famille et pouvoir: Jessica Jaccoud se confie à vélo

Entre deux coups de pédale sur les pentes du Mollendruz, Jessica Jaccoud dévoile un autre visage. Rencontre à l'effort avec la conseillère nationale, qui forme désormais, avec Roger Nordmann et Samuel Bendahan, le trio socialiste candidat au Conseil d'Etat vaudois.
27.09.2026, 07:0327.09.2026, 10:52

Jeudi 10 septembre, parking de la gare de l'Isle-Mont-la-Ville (VD). L'été a rendu les armes; l'air sent déjà l'automne. Jessica Jaccoud arrive en tenue de cycliste - nous aussi. «Ah, un cycliste!», lance-t-elle, comme on salue un pair.

L'entretien ne se fera pas assis. Il se fera en danseuse, sur les pentes du col du Mollendruz, le lieu désigné par la candidate aux prochaines élections au Conseil d'Etat vaudois.

Le plat, très peu pour elle. Elle l'avoue sans détour: «Je m'ennuie sur le plat. Je préfère le dénivelé.» Chez la conseillère nationale et co-présidente des Femmes socialistes suisses, la politique et le vélo obéissent à la même grammaire:

«C'est assez similaire. La politique, c'est un sport d'endurance et d’équipe. Ça nécessite une bonne condition physique, mais au final, ça se joue dans la tête»

L'histoire commence pourtant loin des sommets, presque par nécessité conjugale. Son mari s'est mis au vélo pendant le Covid. «Soit je m'y mettais, soit je ne le revoyais plus», ironise-t-elle. Elle a dû apprendre à pédaler à ses côtés et empiler les kilomètres à son compteur. Depuis, le vélo rime avec passion.

Le sport, une affaire de filiation

Le sport, chez elle, est une affaire de filiation autant que de goût. «J'ai grandi dans une famille où le sport avait une grande importance», avance-t-elle. Son père vouait un culte à Gilles Villeneuve – le pilote canadien, vainqueur de six Grands Prix entre 1978 et 1981 – et peut-être lui a-t-il transmis, sans le vouloir, quelque chose de la vitesse, du risque, de l'élégance dans le danger. Elle-même a passé quatre ans dans les coulisses du football, à l'UEFA.

L'élue socialiste et candidate au Conseil d'Etat vaudois, Jessica Jaccoud.
Jessica Jaccoud (à droite) s'est prêtée à un entretien sur son vélo. Le cyclisme rime avec passion pour l'élue socialiste.Image: watson / Jérémie Crausaz

Longtemps fan de Richard Virenque - «un type émouvant, romanesque» -, elle voue aujourd'hui son admiration au coureur belge Wout van Aert, récent vainqueur de Paris-Roubaix, et au skieur Marco Odermatt: deux figures qui occupent, dans son panthéon personnel, une place de choix. A leurs côtés, deux femmes: Marlen Reusser, multiple championne du monde de contre-la-montre et figure de proue du sport féminin helvétique, et Marion Rousse, ex cycliste pro et directrice du Tour de France féminin, qu'elle dit «admirer énormément».

Le ski pour gommer le Röstigraben

Il y a aussi ce rituel, chaque année, lors des épreuves de ski alpin d'Adelboden: elle chante en suisse-allemand, avec les autres. «C'est le seul moment où des Romands chantent en suisse-allemand, et j'en fais partie. C'est un moment d'unité nationale», dit-elle, comme si le pays tout entier se réconciliait, le temps d'un slalom géant, sur les pentes glacées de l'Oberland bernois.

Les kilomètres défilent, la conversation se libère. C'est là, entre deux relances, que Jessica Jaccoud parle de sa maternité, à 18 ans. «Je n’ai pas vraiment eu le loisir de me demander si j’étais prête ou comment cela allait bouleverser ma vie. Il fallait avancer, alors j’ai avancé. C’est ça, le parcours des femmes, peu importe l’âge auquel elles deviennent mères.»

Elle ne s'attarde pas sur la difficulté; elle avance, comme sur la route. «Entre 20 et 30 ans, je n'ai sans doute pas eu la même vie et le même début de carrière que mes amis. Mais aujourd'hui, j'ai 43 ans, ma fille en a 25, je suis terriblement fière d’elle et j'ai une liberté que peu de femmes ont à mon âge.»

Cette liberté-là, pourtant, s'est fait attendre. Il lui a fallu patienter que sa fille grandisse avant de descendre dans l'arène politique, car la politique, dit-elle, ne prend pas un peu: «Elle prend tout.»

A-t-elle déjà envisagé de quitter la politique? «Non, pas une seule fois», insiste-t-elle. Jessica Jaccoud assure «être 100% alignée avec tous les choix que j’ai pu faire dans ma vie et donc je n’ai aucun sentiment de renoncement ou de sacrifice».

Convaincre dans les deux arènes

Le col avalé, Jessica Jaccoud reprend son souffle. Nous aussi. Le temps, sur ces dix kilomètres, d'entrevoir autre chose que la conseillère nationale et candidate au Conseil d'Etat: une femme qui a appris, très tôt, à ne jamais s'arrêter.

Avocate de métier, elle voit dans les deux arènes le même ressort: convaincre:

«Dans le costume d'avocate, je dois convaincre les juges. En politique, je dois convaincre le peuple. C'est aussi pour cela que j'ai des affinités avec les avocats des autres partis: il y a cette notion de scène, ces lieux où l'on s'affronte. Une fois que c'est fini, on se serre la main et on discute. C'est un métier qui m'apprend beaucoup pour la politique, et réciproquement.»

La politique, d'ailleurs, compte beaucoup d'avocats en ses rangs. «Le parlement compte surtout trop de professions indépendantes et de politiciens professionnels. Cela montre bien qu’à bien des égards la politique de milice est plus un mythe qu’une réalité.»

Protéger sa sphère privée

Mais la politique, parfois, refuse de rester à sa place. «Je n'ai jamais été ennuyée dans la rue», précise-t-elle d'emblée. Un épisode, pourtant, reste amer aux yeux de la co-présidente des Femmes socialistes.

Elle raconte:

«J'avais reçu un courrier pendant la campagne de Rebecca Ruiz (réd: au Conseil d'Etat vaudois), il y a sept ans: une lettre anonyme de menaces et d'injures, le week-end de mon mariage. Ce qui est dur dans ce genre de moment, ce n'est pas que ça vous touche vous, mais votre famille. J'ai toujours voulu protéger ma sphère privée. J'ai choisi de faire de la politique, pas mes proches. Le plus difficile, c'est de comprendre que ça ne touche plus que nous, mais tout notre entourage.»

Elle-même reçoit aujourd'hui «quelques dizaines de messages hostiles par mois». Des plaintes ont été déposées; aucune n'a abouti. Face à cette hostilité, elle dit s'être forgé une carapace. Une armure qui, elle l'admet, a ses fissures. «Quand ma mère m'appelle pour me dire qu'elle a lu telle ou telle chose, moi, ça ne me touche plus. Mais on se rend compte que ça touche les gens qu'on aime.»

Elle marque un temps, puis ajoute: «Ça, c'est la partie la plus difficile pour moi.»

Il y a aussi ce que la fonction impose, en silence: une image à tenir, une voix à composer. «Ma fille me dit souvent que ma voix change quand je suis à la radio; "t'as ta voix de radio", elle me dit. On doit incarner des positions, des convictions, feindre une certaine assurance. Une fois à la maison, ça ne veut pas dire qu'on ne doute pas, qu'on ne se demande pas si on est allé trop loin, ou si on aurait pu faire différemment.» Un espace de doute que la fonction publique tolère mal, selon elle:

«Il y a peu de place pour faire vivre ces failles-là, sinon on devient vite attaquable par nos adversaires. On essaie de faire la part des choses, tout en restant authentique, et très alignée avec ce que j'ai envie de défendre.»

Le sentiment de ne pas être «assez à la hauteur»

Elle admet volontiers s'être «déjà sentie pas assez à la hauteur». C'est à la présidence du PS Vaud, fonction qu'elle a occupée quatre ans, qu'elle situe l'épreuve la plus rude. «On attend de vous que vous preniez des décisions, et vous ne faites que des mécontents. C'est une position très difficile.» Avec le recul, elle reconnaît une limite:

«J'ai le sentiment d'avoir toujours tranché en mon âme et conscience. Je pense cependant que j'aurais parfois pu prendre davantage de temps pour expliquer certaines décisions, échanger avec les camarades et mieux les associer aux choix qui étaient faits. Mais dans l'urgence d'une crise, ce temps-là est parfois difficile à trouver.»

Le doute revient aussi après une votation perdue. On se demande comment mieux convaincre, la prochaine fois.

Seize ans de politique plus tard, elle dit avoir gagné en efficacité sans renier ses convictions. «C'est possible, et c'est un objectif pour moi.»

Un dernier combat à finir

La route redescend doucement vers la vallée. La conversation, elle, revient vers ce qu'elle laissera derrière elle. Quitter le Conseil national, si elle est élue, signifie abandonner un chantier en cours. «Mon combat, c'est surtout l'initiative populaire fédérale contre les violences, que nous lancerons au printemps prochain avec les Femmes socialistes. Mon objectif, en accédant à cette co-présidence, c'était de mener ce processus à bout, et je serai en mesure de le faire.»

De son passage au National, elle retient surtout deux victoires: les référendums gagnés contre le démantèlement du droit du bail, et un sujet longtemps resté tabou, qu'elle a fait entrer dans le débat:

«Près de la moitié des exécutions de peines dans nos prisons concernent des personnes trop pauvres pour payer leurs amendes. Personne n'en parlait, jusqu'à ce que je porte ce sujet. Aujourd'hui, cela choque bien au-delà de mon camp politique.»

L'affaire Dittli et le gouvernement

Jessica Jaccoud vise à présent une place au gouvernement vaudois, pour s'asseoir dans le siège laissé vacant par Nuria Gorrite, sa «marraine» politique. «Je l'ai connue en 2012, à son élection au Conseil d'Etat. C'est précieux d'avoir quelqu'un qui vous dit vraiment ce qu'il pense. Vous savez que le lien est plus fort qu'une vérité qui fait mal. C'est rare, en politique, d'avoir ça.» Leur plus grand désaccord? «Nuria pense que les quais de Morges sont les plus beaux du canton.»

Reste un dernier dossier plus amer à évoquer: l'affaire Dittli, et les lignes de fracture qu'elle a mises au jour au sein du Conseil d'Etat. Craint-elle d'arriver dans un gouvernement encore marqué par ces tensions? «Je suis, comme la majorité des Vaudoises et des Vaudois, lassée de ces histoires. Je n'ai qu'un seul souhait: qu'on n'en parle plus. Les gens attendent qu'on parle enfin de leurs problèmes du quotidien: les loyers qui explosent, les primes qui augmentent, les violences qui restent trop nombreuses.»

Avant de ranger les vélos, Jessica Jaccoud apparaît conquérante. Le trio qu'elle formera avec le conseiller d'Etat Roger Nordmann et Samuel Bendahan a été approuvé à l'unanimité samedi 26 septembre, lors du congrès extraordinaire du PS Vaud à Aubonne. Les trois socialistes sont chargés de reconquérir une majorité gouvernementale de gauche lors des élections de 2027.

Interview en vélo avec Jessica Jaccoud
Video: watson
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