«Un truc historique peut se passer»: à Lausanne, la gauche vacille
Mercredi 25 mars, 10h30, rue Centrale, à Lausanne. Xavier Roth nous attend au P’tit Central. Blouson en cuir marron sur pull noir, cheveux gominés tirés vers l’arrière: l’allure est rock'n'roll, mais les traits sont tirés. Les journées s’allongent pour le candidat du Parti ouvrier et populaire (POP), engagé dans la dernière ligne droite de la course à la Municipalité lausannoise.
Réveil à 5h30, promenade des chiens avec sa femme, puis train à 6h45 pour la Tour-de-Peilz, où il enseigne au secondaire. A midi, il consacre sa pause à la campagne avant de reprendre ses cours, puis rentre à Lausanne en fin d’après-midi. A ce rythme déjà soutenu s’ajoute une campagne menée tambour battant. Ces derniers jours, il a multiplié les rencontres avec différentes communautés lausannoises, notamment afrodescendantes et albanaises – une stratégie de terrain qui n’est pas sans rappeler celle déployée récemment par La France insoumise lors des municipales en France.
«Oui, c’est un électorat qu’on va chercher. Mais c’est surtout une conviction», assume-t-il.
Il poursuit, en tirant une bouffée sur sa cigarette électronique: «C’est fondamental d’avoir des contacts avec les gens du terrain, qui vivent des choses que, moi, je ne vis pas. Je suis un homme blanc de 42 ans, on ne m’embête pas trop dans la rue. Donc j’ai besoin d’entendre d’autres réalités que la mienne.»
Mais pour lui, cette présence doit dépasser le simple temps de la campagne. «Si c’est juste pour venir faire le beau deux semaines avant les élections, puis oublier pendant cinq ans, il y a un vote sanction. Et à juste titre.»
Sortir de sa zone confort
Arrivé en huitième position (32,47%) au premier tour, Xavier Roth ambitionne de décrocher le septième siège à l’exécutif lausannois. Pour cela, il le reconnaît, il doit «sortir de sa zone de confort». Quelques mètres plus loin, sur la place Pépinet, il se prête à un exercice qu’il affectionne modérément: le tractage.
Il peut toutefois compter sur le soutien de son beagle, Patch, pour attirer les passants et gagner, qui sait, quelques voix.
A ses côtés, le conseiller national Benoît Gaillard est venu prêter main forte. Pour le socialiste, Xavier Roth incarne un profil à la fois proche du terrain et capable de s’intégrer dans un exécutif. «On a des sensibilités similaires. On fait de la politique en partant des réalités des gens», dit-il, flyers à la main, distribués à gauche, à droite. Il insiste aussi sur la capacité du popiste à se mettre au service du collectif: «C’est quelqu’un qui bosse en équipe. Beaucoup de camarades ont le sentiment d’avoir déjà trouvé un coéquipier avec qui ça va fonctionner.»
Lausanne, ville plus dangereuse de Suisse?
A Lausanne, la future municipalité aura du pain sur la planche pour faire oublier cette image de «ville la plus dangereuse de Suisse». Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), la capitale vaudoise affichait en 2024 le plus haut taux de délits violents du pays, avec 14,3 infractions pour 1000 habitants. Sans surprise, la sécurité – et plus encore le sentiment d’insécurité des Lausannois – s’est imposée comme l’un des thèmes brûlants de cette campagne.
Xavier Roth ne minimise pas ces chiffres, mais refuse d’y répondre sous un angle uniquement sécuritaire. «Personne ne dit que tout va bien. Mais la question, c’est: quelles réponses on apporte?» Pour ce fils de commerçants, le cœur du problème reste la précarité.
Critique face aux réponses purement répressives, l’enseignant met en garde: «Imaginer qu’en mettant plus de police on va régler le problème, ce n’est pas efficace.» Il plaide au contraire pour renforcer la cohésion sociale, à travers des lieux de vie et un accompagnement accru. «Il faut des espaces où les gens peuvent se retrouver, parler, exister. Et un suivi plus proactif pour éviter que certains ne sortent complètement du système.»
Sur la «crise du crack», il insiste sur la nécessité de maintenir et renforcer les structures existantes. «Si on ferme un lieu, les consommations ne disparaissent pas. Elles se déplacent.» Il plaide pour des horaires élargis et une prise en charge complète. «Tout ce qu’on finance en moins dans ce domaine-là, ce sont des gens qui meurent.»Il critique également le discours du PLR. «Ils disent soutenir la prévention et les quatre piliers. Mais quand il faut voter les moyens, il n’y a plus personne.» Il rejette aussi toute restriction d’accès à l’Espace de consommation (ECS), réservé aux seuls Vaudois. «Pour nous, c’est inacceptable.»
La droite à l’offensive
A quelques mètres, face à la devanture de Globus, sa concurrente PLR Mathilde Maillard, est, elle aussi, en campagne. Souriante, manteau noir et écharpe bleue, l’avocate de 32 ans affiche sa détermination. «Ça se passe bien. Il y a du monde», glisse-t-elle entre deux distributions de tracts. A quelques jours du scrutin, elle dit sentir une dynamique flotter dans l’air lausannois.
L’enjeu est clair pour la libérale-radicale: bousculer les forces au sein d’une municipalité dominée par la gauche depuis 20 ans avec six sièges sur sept. «On sent que quelque chose d’assez historique peut se passer», pressent-elle.
Aux côtés du sortant Pierre-Antoine Hildbrand (39,11%) et de sa co-listière Marlène Bérard (30,99%), la jeune femme verrait bien ce «trio de choc» créer la surprise. «On vise le 4-3, oui», assume-t-elle. Une ambition déjà présente au premier tour, même si elle est restée en arrière-plan. «Médiatiquement, on parlait plutôt d’un 5-2. Si on obtient ce score, ce sera déjà une réussite.» Et d’insister:
Un passant l’interpelle: «Je n’ai jamais voté à droite de ma vie, mais je vous donne ma voix. Je déteste cette gauche caviar, je n’en peux plus… Et puis, c’est le bordel dans ma rue. Bonne chance, Madame.»
Un «ras-le-bol» qui monte
Marlène Bérard, elle aussi présente pour cette séance de tractage à la rue Centrale, observe la scène avec un sourire. Arrivée en neuvième position au premier tour, juste derrière Xavier Roth, la candidate PLR revendique une ligne offensive, quitte à piétiner quelques platebandes traditionnellement occupées par l’UDC.
La progression de son parti s’explique en partie par un vote de ras-le-bol. «On a osé parler de ce que la gauche mettait sous le tapis», lâche-t-elle. Dans son viseur: la sécurité et la mobilité. «Ce sont devenus des sujets tabous. On fait comme si tout allait bien.»
Sur le terrain, assure-t-elle, ce discours trouve un écho. «Les habitants, mais aussi les commerçants de la Riponne, nous disent que la situation n’est plus tenable.» Elle voit dans la question du deal de rue un point de bascule. «C’est ce qui a fait bouger les lignes. Beaucoup de gens se disent qu’on peut faire mieux à Lausanne, et qu’il faut du changement.»
Reste que le PLR n’est pas en tête. «Je suis à 400 voix de Xavier Roth, Mathilde à 400 voix de Julien Eggenberger (PS). Un mouchoir de poche», souligne-t-elle tout en concédant: «Le bloc de gauche résiste.»
Direction la Riponne
On se met en route, direction la place de la Riponne, lieu qui cristallise toutes les tensions depuis l’ouverture de l’espace de consommation sécurisée (ECS) en mai 2024. «On a créé un appel d’air», affirme Mathilde Maillard, en traversant la place de la Palud. Selon elle, l’ouverture de l’ECS a entraîné «une situation chaotique», avec l’arrivée de nombreux consommateurs venus d’autres communes du canton, mais également d’autres cantons, voire de France voisine.
Le problème, selon elle, ne réside pas dans le principe de ces structures, mais dans leur mise en œuvre.
Si leur introduction a été annoncée, «on ne sait toujours pas quand ils entreront en vigueur. Et cela fait des mois que ça traîne», s’agace-t-elle.
La libérale-radicale regrette d’autant plus cette situation que, selon elle, des modèles efficaces existaient déjà ailleurs en Suisse. «Il n’y avait aucune excuse pour se tromper. On a préféré s’inspirer des pires exemples plutôt que des meilleurs», lance-t-elle, citant notamment Genève, où l’absence de restrictions suscite des critiques similaires.
Sur la question du deal de rue, sa posture est claire: «Le deal à ciel ouvert toute la journée n’est pas tolérable.» Et d'appeler à un renforcement de la présence policière, tout en reconnaissant les limites d’une action locale.
«On ne s'est pas fait agresser»
A la Riponne, tout est calme. Depuis novembre 2025, des patrouilles policières circulent en permanence – l’une des mesures prises par la Municipalité pour contenir la crise du crack. Mathilde Maillard s’approche de deux agents pour leur offrir des chocolats. Xavier Roth échange quelques mots avec Marlène Bérard. «Entre candidats, on s’entend bien. L’ambiance est bon enfant», reconnaît cette dernière.
Patch, le beagle du candidat popiste, tire sur sa laisse. Xavier Roth balaie la place du regard, esquisse un sourire, puis lâche, mi-amusé, mi-ironique: «Ça fait dix minutes qu’on est là… et on ne s’est pas fait agresser.»
Il se reprend aussitôt, plus sérieux. «Regardez: des gens se promènent. La présence des policiers et surtout des intervenants de rue permet de désamorcer les conflits.» Sans nier les difficultés, il met en garde contre l’usage de certains termes qu’il juge exagérés.
