Suisse
Vaud

J'ai subi une grosse pression: vote historique sur le nucléaire

Vincent Maitre, Jacqueline de Quattro et Daniel Sormani figurent parmi les élus qui ont fait basculer le vote sur le retour du nucléaire en Suisse
Jacqueline de Quattro, Daniel Sormani et Vincent Maitre figurent parmi les élus qui ont fait basculer le vote sur le retour du nucléaire en Suisse.Image: montage watson

«J'ai subi une grosse pression»: récit du vote historique sur le nucléaire

Les Chambres fédérales ont voté le contre-projet du gouvernement qui autorise la construction de nouvelles centrales nucléaires. Cette décision au goût de «trahison» pour certains s'est faite dans la douleur. watson a joint les trois Romands qui ont contribué à faire basculer le vote. Récit.
19.06.2026, 17:0620.06.2026, 10:39
«A la fin, j’étais translucide, je tremblais de la tête aux pieds»
Daniel Sormani, conseiller national MCG apparenté UDC

Daniel Sormani se souviendra du 18 juin 2026. Jeudi, le conseiller national genevois du MCG, membre du groupe UDC sous la Coupole, a voté le contre-projet indirect du Conseil fédéral à l’initiative pro-nucléaire «Stop au blackout». Il est l’un des 108 élus de la Chambre du peuple contre 87 à s’être rallié à la position du gouvernement, qui rend à nouveau possible la construction de centrales nucléaires en Suisse. Le revirement est total. Acceptée par les Suisses et très largement par les Romands, la votation de 2017 sur la stratégie énergétique 2050 interdit, en effet, la construction de tout nouveau réacteur nucléaire, les quatre encore en marche pouvant rester actifs jusqu’à leur arrêt définitif pour limite d’âge.

Daniel Sormani rapporte à watson avoir subi une «grosse pression» des élus UDC pour qu’il vote «oui» au contre-projet défendu par le chef du Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC), Albert Rösti, UDC également.

«Ils sont passés devant mon pupitre pour bien me faire comprendre qu’il était important que je me range à leur avis»
Daniel Sormani, conseiller national MCG apparenté UDC

Le conseiller national du MCG s'indigne:

«Ce n’est pas acceptable»
Daniel Sormani, conseiller national MCG apparenté UDC

Il prend sa revanche

Lundi, lors d’un premier vote sur le même objet, Daniel Sormani s’était abstenu, comme d’autres dans les travées du National. Résultat, le contre-projet d’Albert Rösti et du Conseil fédéral avait été recalé à quelques voix près, chacune d’elles valant de l’or. Promesse en poche du ministre de l’Energie qu’ils obtiendraient à la fin de l’année un examen des coûts de la construction d’un ou plusieurs réacteurs nucléaires pour remplacer les quatre derniers en activité, les hésitants ont approuvé le contre-projet jeudi.

Mais, ce vendredi, lors des votes finaux qui marquent traditionnellement la fin des sessions parlementaires, Daniel Sormani a pris sa revanche, sachant, dit-il, que sa voix n’était plus essentielle depuis l'annonce d'un examen des coûts. Il confie:

«J’ai voté non»
Daniel Sormani, conseiller national MCG apparenté UDC

C’était une question d’années, c’est devenu une question de jours lors de la dernière semaine de la session d’été des Chambres. Comme s’il fallait aller vite avant les élections fédérales de 2027. Après l’effroi causé par l’accident de la centrale japonaise de Fukushima, en 2011, le nucléaire connaît, sinon un retour en grâce, du moins redevient acceptable.

L'opinion s'est retournée

Trois raisons au moins expliquent ce retournement, s'accordent à dire la plupart des observateurs: la guerre en Ukraine et ses menaces d’un black-out électrique en Europe; le réchauffement climatique qui condamne à terme, en principe, les énergies fossiles; enfin, la perspective d’un recours massif à l’électricité pour faire fonctionner les équipements, parmi eux les centres de données énergivores.

Qui plus est, les sondages sont avec le Conseil fédéral. Le dernier en date, début juin, indique que 59% des Suisses interrogés sont favorables à la construction de nouvelles centrales.

Le conseiller aux Etats écologiste neuchâtelois Fabien Fivaz n'est pas loin d'évoquer un gâchis:

«Je regrette le vote en faveur du contre-projet, qui remet en cause la stratégie énergétique 2050 basées sur le développement des énergies renouvelables»
Fabien Fivaz, conseiller aux Etats Vert neuchâtelois

Les Verts annoncent le lancement d’un référendum, auquel se joindront probablement les socialistes, la gauche suisse étant opposée à l’énergie nucléaire, à l’inverse de l’UDC et du PLR, le Centre étant partagé.

Le Neuchâtelois a un autre regret:

«Le peuple ne votera pas sur l'initiative si le contre-projet est accepté par le peuple. Or il faut la double majorité du peuple et des cantons pour qu'une initiative passe, mais seulement celle du peuple pour un référendum.»
Fabien Fivaz, conseiller aux Etats Vert neuchâtelois

Ce conseiller fédéral PS soutenait le nucléaire

Le PS ne n'a pas toujours été défavorable au nucléaire civil. Au début des années 1970, il avait été question que Mühleberg, dans le canton de Berne, soit une centrale thermique alimentée par la raffinerie neuchâteloise de Cressier au moyen d’un pipe-line. C’est le chef du Département fédéral de l’énergie, à l’époque le socialiste Willy Spühler, qui avait imposé le nucléaire à Mühleberg comme à Gösgen, en Argovie. Alors que la centrale argovienne fonctionne toujours, la bernoise a été définitivement arrêtée en 2019, après 47 ans d’activité.

C’est au milieu des années 1970 que les socialistes ont basculé dans le camp des anti-nucléaires. Deux projets de centrales, à Creys-Malville, en France, à 70 km à vol d’oiseau de Genève, et à Kaiseraugst, dans le canton d’Argovie, à la frontière des deux Bâle, mobilisent la gauche contre eux et deviennent la rampe de lancement des écologistes en Suisse. La centrale de Kaiseraugst ne sera jamais construite.

«Trahison»

De l'histoire ancienne. Retour à la décision «historique» de cette semaine. Le contre-projet du Conseil fédéral ouvrant la voie à la construction de nouvelles centrales nucléaires étant à présent voté, le retour de certains parlementaires dans leurs cantons respectifs s’annonce délicat. Les réseaux sociaux s'enflamment. Sur son compte Facebook, le député écologiste au Grand Conseil genevois Julien Félix-dit-Nicolet, citant la Constitution genevoise qui interdit l’édification d’une centrale nucléaire sur le territoire cantonal, crie à la «trahison, rien de moins.

Sont ici visés les Genevois Daniel Sormani et Vincent Maitre, qui ont changé leur vote entre lundi et jeudi. Le conseiller national du Centre Vincent Maitre s’explique:

«Je n’ai jamais été opposé au contre-projet du Conseil fédéral. La seule chose que je demandais, comme d’autres collègues parlementaires, ce sont des clarifications financières, et nous les aurons. J’ai donc logiquement voté oui jeudi.»
Vincent Maitre, conseiller national Le Centre Genève

«J'ai eu plus de pressions des anti-nucléaires»

Vincent Maitre n’élude pas la question des pressions exercés par les lobbys.

«Je dois vous dire que j’ai davantage eu affaire à la pression des anti que des pro-nucléaires. La seule fois où j’ai été en contact avec les pro-nucléaires, c’est lors d’un exposé présenté par des physiciens de l’EPFL dans un hôtel de Berne.»
Vincent Maitre, conseiller national Le Centre Genève

Pour le centriste, le vote du contre-projet du Conseil fédéral «ne veut pas dire que la Suisse va se doter de nouvelles centrales nucléaires».

«Il lève une interdiction fixée rigidement dans la loi, c’est important si nous ne voulons pas nous priver de marges de manœuvres face aux défis énergétiques»
Vincent Maitre, conseiller national Le Centre Genève

La Vaudoise Jacqueline de Quattro est cette autre voix qui a permis au contre-projet de passer l’obstacle du parlement entre le début et la fin de semaine. Elle explique son changement de vote:

«Je ne suis pas ce qu’on peut appeler une pro-nucléaire. Mais je ne veux pas qu’on s’interdise de réfléchir à des solutions. Ce que je demandais, c’était une analyse financière. Albert Rösti est venu me voir et m’a promis, comme il l’a fait ensuite l’attention de l’ensemble des Chambres, que son département en rendrait une d’ici à la fin de l’année. Je le crois. J’ai donc voté oui jeudi après m’être abstenue lundi.»
Jacqueline de Quattro, conseillère nationale PLR Vaud

La conseillère nationale prévient:

«Mon vote, lors du référendum, n’est toutefois pas fait. Si je ne suis pas convaincue par l’expertise financière, je voterai non au contre-projet»
Jacqueline de Quattro, conseillère nationale PLR Vaud

A gauche, le conseiller aux Etats socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard se dit opposé au contre-projet du Conseil fédéral. Il donne deux raisons à cela, qui ne sont toutefois pas d’ordre dogmatique:

«Quand je vois les oppositions à la construction d’éoliennes, je vois mal comment on pourrait construire de nouvelles centrales nucléaires»
Pierre-Yves Maillard, conseiller aux Etats PS Vaud

Il enchaîne:

«Ensuite, avant de songer à de nouvelles centrales, il faudrait résoudre la question de l’ouverture du marché de l’électricité. Un marché complétement ouvert, comme le préconise l’Union européenne et ce que n’est pas le marché suisse aujourd’hui, ne permettrait pas de sécuriser les investissements dans une hypothétique filière nucléaire.»
Pierre-Yves Maillard, conseiller aux Etats PS Vaud

Ces communes aiment leur centrale

Les votations de 2016 sur la «sortie du nucléaire» (refusée) et de 2017 sur la «stratégie énergétique 2050» (acceptée), montrent en tout cas que les communes abritant à l’époque et toujours, pour trois d’entre elles, un ou plusieurs réacteurs nucléaires, ne sont pas hostiles à leur présence, qui rapporte de l'argent aux caisses municipales. Elles avaient largement rejeté les deux objets soumis au vote. Les villes d’Aarau et d’Olten, qui enserrent la centrale de Gösgen (commune de Däniken), après avoir refusé la «sortie du nucléaire» en 2016, avaient en revanche approuvé la «stratégie énergétique 2050» l'année suivante.

Quant aux déchets nucléaires des centrales suisses, pour l’heure entreposés à Würenlingen dans le canton d’Argovie, ils seront à terme enfouis dans la région du nord du Lägern, à cheval sur les cantons d'Argovie et de Zurich, apprenait-on en 2022.

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Video: watson
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