Avec «L'Odyssée», Christopher Nolan confirme sa place au Panthéon
«Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage»: c’est en tout cas la promesse de Christopher Nolan aux spectateurs qui ressortiront de ce blockbuster estival ultime. Une saison qui nous avait habitués aux franchises et aux remakes, brassant inlassablement les mêmes histoires.
De ces histoires, Christopher Nolan choisit d’en revenir aux origines, puisque L’Iliade et L’Odyssée, deux récits du poète Homère écrits il y a environ 2 800 ans, sont les textes fondateurs de la littérature et de l’imaginaire occidental. L’Odyssée est l’un des exemples les plus anciens du récit héroïque et du fameux voyage du héros, dont la grande majorité des récits narratifs que nous connaissons s’inspire.
L’Odyssée est un voyage fait d’aventures et de défis, mais résonne avant tout comme une quête universelle du retour chez soi, dans un monde où tout a changé pendant notre absence.
La bande-annonce:
En avant les histoires
Matt Damon incarne Ulysse, roi de l’île d’Ithaque, qui cherche à rentrer chez lui après la guerre de Troie. Une guerre de dix ans qui l’a conduit à traverser la mer Égée, et dont la réussite tient uniquement à la ruse d’Ulysse et à son célèbre cheval de Troie: une victoire de l’intelligence et de la stratégie sur la force brute.
Son retour sera marqué par une décennie d'errance à travers la mer Méditerranée, le poussant à voyager jusqu’aux Enfers et à affronter de nombreux dangers: le Cyclope Polyphème, la magicienne Circé, les redoutables géants Lestrygons, les Sirènes, les monstres Charybde et Scylla, ainsi que la nymphe Calypso, incarnée à l’écran par Charlize Theron, qui l’a retenu prisonnier durant sept ans.
Pendant ce temps, à Ithaque, le royaume périclite et son épouse Pénélope (Anne Hathaway) attend désespérément le retour d'Ulysse malgré les nombreux prétendants qui veulent l’épouser et prendre le pouvoir. Pendant ce temps, leur fils Télémaque (Tom Holland) part à la recherche de nouvelles sur son père qu'il n'a jamais connu, disparu depuis 20 ans.
Pour nous conter ce récit mythologique, Christopher Nolan choisit une approche réaliste et sombre, bien loin des péplums antiques et colorés de Jason et les Argonautes (1963), du Choc des Titans (1981) ou, tout simplement, de Ulysse (1954), première adaptation cinématographique à grand budget des aventures du héros légendaire. Le réalisateur oscarisé opte également pour une narration non linéaire, Ulysse étant le conteur de sa propre histoire.
Une histoire avec laquelle le réalisateur de Oppenheimer a pris quelques libertés, dont celle de ne jamais montrer explicitement la présence des divinités olympiennes, à l'image d'Athéna, jouée par Zendaya, dont on ne sait jamais vraiment si elle est réelle ou une simple manifestation de l’esprit d’Ulysse.
Quant aux éléments fantastiques du récit, le cinéaste britannique a fait le choix de transformer chacun des moments légendaires en véritables séquences surnaturelles et horrifiques, dont l’efficacité est redoutable. Un choix payant, puisque ce réalisme au sein d'un récit mythologique le rend d'autant plus immersif.
Puisqu'un film ne vaut pas grand-chose sans ses comédiens, on ne peut qu’être unanime sur la performance de Matt Damon, capable de porter à lui seul ce blockbuster sur ses larges épaules. Le reste du casting, aussi étoilé soit-il, reste de l’ordre de l’anecdotique, à l’exception d’Anne Hathaway, Tom Holland et Robert Pattinson qui font partie intégrante de l’intrigue.
Mentionnons également le travail sur la musique de Ludwig Göransson, fidèle collaborateur de Nolan. Pour ce film, le compositeur a souhaité éviter les orchestres classiques et les sonorités grandiloquentes des péplums, afin de créer une immersion totalement unique.
Grandiose sans le petit quelque chose
L’Odyssée de Christopher Nolan est un spectacle immense. Immense par le format IMAX dans lequel il a été entièrement tourné, que seuls quelques privilégiés auront l’opportunité de visionner (la seule salle disponible étant à Genève), mais également par l’ambition démesurée de sa mise en scène. Christopher Nolan nous avait pourtant habitués à être le réalisateur d’un cinéma où les effets pratiques suppléent le numérique, mais son péplum apporte ici une dimension supplémentaire à sa philosophie.
Les décors entièrement naturels sont évidemment une invitation au voyage, mais c’est dans les scènes mythologiques que le long-métrage devient véritablement sidérant. A commencer par le Cyclope, créature terrifiante et grotesque d’un réalisme à couper le souffle. L’armée des Lestrygons, ces géants en armure qui massacrent les hommes d’Ulysse, est-elle faite de pixels ou est-elle composée de figurants massifs et de jeux de perspectives? On ne peut le deviner.
Quant à la sorcière Circé, qui transforme les soldats en animaux, le film bascule dans le body horror le plus total, avec des métamorphoses organiques glaçantes. Chaque plan de L’Odyssée semble palpable, offrant une sensation de cinéma épique et tangible qu’on n’avait plus ressentie depuis la trilogie du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson.
Mais de cette sublime fresque qui nous est proposée persistent certaines zones d’ombre inhérentes au cinéma de Nolan, à commencer par l’aspect monochromatique du film. Une critique évidemment subjective, puisque le récit lui-même évoque, avec un certain pessimisme, la fin d’une civilisation, mais qui contraste sévèrement avec la réalité historique de la Grèce antique. Cela s’explique en partie par le fait que le réalisateur est atteint de daltonisme rouge-vert, ce qui influence sa perception et ses choix de palettes de couleurs.
Le long-métrage souffre également d’un manque flagrant d’émotions, comme si Christopher Nolan, si brillant dans son esprit analytique et son obsession du temps, était incapable d’insuffler ce supplément d’âme qui permet au cinéma de toucher en plein cœur.
Dernière ombre au tableau: L’Odyssée, s’inscrivant dans la continuité de L’Iliade, souffre d’un début laborieux et un peu trop didactique, destiné à raccrocher les wagons pour les spectateurs qui ne sont pas familiers des événements ayant conduit à la guerre de Troie.
Cependant, contrairement au très moyen Troie (2004) de Wolfgang Petersen qui affichait les mêmes ambitions à l'époque avec L’Iliade, soit un grand spectacle et une pléthore de stars, L’Odyssée de Christopher Nolan est bel et bien destinée à rester dans la postérité comme l’un des meilleurs films de son auteur et la meilleure adaptation de ce mythe fondateur.
Une confirmation, une fois encore, que la place de ce cinéaste est solidement établie au panthéon des grands réalisateurs de notre temps.
«L’Odyssée» de Christopher Nolan est à voir en salle dès le 15 juillet 2026. Durée: 2h52
