Cette vérité ne va pas plaire aux anti-monarchie
Dimanche, alors qu'il était sur le point d'entamer l'un des voyages d'Etat parmi les plus délicats et les plus controversés de sa longue carrière royale, Charles III avait probablement d'excellentes raisons de traîner la patte. Plus d'un an après le retour au pouvoir du désormais 47e président, il ne fait pas bon pour un dirigeant européen de poser aux côtés d'une personnalité aussi radioactive que Donald Trump.
Alors que Charles III fait lui-même face à un taux de popularité en berne depuis des années et à la lente érosion du soutien des Britanniques envers l'institution monarchique, il semble normal qu'il soit peu enclin à s'afficher si tôt en compagnie de l'infréquentable Donald Trump, depuis sa visite au Royaume-Uni l'automne dernier. Selon un sondage YouGov, près de la moitié de ses sujets se sont prononcés contre ce nouveau voyage.
A cela s'ajoute le fait que, selon l'autrice et journaliste respectée Tina Brown, très proche de la famille royale britannique, le souverain «méprise viscéralement» son hôte présidentiel.
Hélas pour Charles III, comme le rappelle le Daily Beast, le monarque britannique n'a pas la possibilité ni le luxe de refuser des visites d'Etat, décidées à la demande de son gouvernement. Le voilà donc jeté sans état d'âmes dans la gueule du loup - avec, dans ses bagages, les espoirs de tout un pays d'adoucir le ressentiment du président américain à l'encontre du Royaume-Uni et, surtout, de son premier ministre.
Et, qui sait? De rétablir des relations américano-britanniques fragilisées, pour ne pas dire au point mort.
Alors certes, Charles se rendait aux Etats-Unis avec l'assurance que le locataire de la Maison-Blanche, littéralement fasciné par la monarchie, se montrerait complaisant et plein de bonne volonté à son égard. Mais Donald Trump reste Donald Trump. On n'était pas à l'abri d'une surprise.
Tacles subtiles et total contrôle
C'est là que se déploie toute l’efficacité du soft-power de la monarchie britannique. Et de son éminent représentant, Charles, qui, depuis qu'il est monté sur le trône, a fait preuve d'un talent et d'une intelligence diplomatique insoupçonné dans ce rôle d'émissaire, entre fermeté et douceur.
Au-delà des petits sandwichs et des politesses partagés avec Melania Trump, de ses hochements de tête enthousiastes en découvrant les ruches de la Maison-Blanche et des poignées de main chaleureuses échangées avec Donald Trump devant les photographes, le roi a donc dégainé ses premières piques - subtiles - dès son arrivée.
Le charme a vite fait effet. Fait suffisamment rare pour être souligné, Donald Trump s'en est tenu strictement à son discours lors des cérémonies officielles. Pas de digressions embarrassantes, pas d'insultes envers un quelconque allié international, pas de horde de journalistes dans le Bureau ovale et leur flot de questions qui aurait pu mettre son royal convive dans la sauce.
Ce sont surtout deux discours d'un calibre parfait qui ont achevé de faire entrer Charles III dans l'Histoire comme un habile diplomate. Le premier, formulé hier après-midi devant le Congrès, n'a évité aucun sujet qui fâche.
Au milieu des allusions fleuries à Oscar Wilde et Charles Dickens, l'allocution d'une trentaine de minutes n'a manqué de mentionner ni l'OTAN, ni l'Ukraine, encore moins la religion, les forces armées, les «victimes» non spécifiées (qu'on soupçonne être celles de Jeffrey Epstein) et même l'environnement, cher à Charles III.
Donald Trump envisage de retirer ses troupes de l’Otan? Le roi a asséné que l’Alliance atlantique était «plus importante que jamais». Alors que le président américain s'est brouillé publiquement et violemment avec Keir Starmer, le roi a insisté en spécifiant «mon premier ministre».
Bien qu'il n'ait pas éludé les thèmes controversés, le monarque a reçu pas moins de douze ovations debout, quelques rires sincères, mais aucune réelle protestation. Démocrates et républicains se sont levés et ont regagné leurs places en grande majorité à l'unisson - un exploit que le président américain lui-même n'avait pas réussi à réaliser, avec cet organe législatif souvent divisé et turbulent qu'est le Congrès.
Le second discours, prononcé le soir-même lors du banquet d'Etat organisé en l'honneur de Charles et Camilla, était lui aussi empreint de chaleur et de légèreté, mais définitivement plus cash.
Entre les raviolis et le poisson, Charles s'est fendu d'une leçon d'histoire polie et frontale sur l'histoire des deux alliés. Comme une remise à l'ordre, après les propos tenus par Donald Trump lors de son discours au Forum économique de Davos, en janvier dernier.
Malgré l'absence de critiques directes, les messages, formulés avec tant de tact qu'ils semblaient passer inaperçus, le choix délibéré des mots et des sujets abordés en disaient long. Charles III a délivré ses réprimandes acerbes avec la grâce d'un souverain.
Mission accomplie
Alors que Charles et Camilla ont quitté Washington DC pour New York, en oubliant pas de laisser un cadeau à Donald Trump (une cloche dorée provenant d'un navire de la Royal Navy – un autre clin d'œil, peut-être, aux critiques récentes du président à l'égard de ces navires, en lien avec la guerre en Iran), de nombreuses questions restent en suspens avant de déclarer la mission accomplie.
Si Charles a mené l'opération de charme exactement comme attendu et suscité la réaction espérée par le gouvernement britannique, rien ne laisse présager que cette accalmie se prolongera, une fois l'avion du couple royal dans les airs. D’ici là, tous les espoirs sont permis pour un rétablissement des relations entre les deux pays.
A défaut de baguette, Charles possède au moins un sceptre. Et s'il ne peut faire disparaître d’un tour de magie les nombreux désaccords entre Keir Starmer et Donald Trump. Encore moins la déception mutuelle accumulée depuis des mois. Il peut en revanche calmer le ton du débat. Et prouver à ses sujets qu'au 21e siècle, l'institution monarchique conserve toute sa pertinence.
