Le billet de concert a été posé sur la table le jour de la Saint-Valentin, en même temps que notre cocktail préféré et un bouquet de renoncules. «Il était temps que tu ailles la voir, non?» glisse l'amoureux, le sourire en coin. Plus d'une décennie après avoir découvert cette petite New-Yorkaise aux cheveux blonds (!) et vaporeux au détour d'une vidéo YouTube. Après avoir bouffé cet album bizarre Lana Del Ray A.K.A. Lizzy Grant, ses ballades tristounettes et ses refrains qui donnent envie de crever sur un bout de rocher, oui. Il était temps.
On accueille ce beau cadeau avec un rire nerveux. Bazar d'émotions où l'excitation et la joie se mêlent à une angoisse sincère. En plus de dix ans, notre culte de Lana Del Rey n'a connu qu'une limite: assister à l'un de ses concerts. La légende noire de cette chanteuse multi-récompensée pour ses albums studio. Demandez seulement à une personne présente dans la salle Stravinsky du Montreux Jazz Festival, ce fameux soir du 4 juillet 2012. Les avis fuseront, tranchants, cruels, honnêtes. «Une catastrophe!». «C'était horrible». «Pire concert de ma vie». «Elle était jolie, mais Dieu ce qu'elle chantait mal».
Après tout, il y a des artistes faits pour la scène, d'autres pour le studio. Certains, bénis des dieux, pour les deux. Rien de grave. Pour garder le fantasme et notre amour intacts, on s’est abstenu de nous renseigner sur ses dates de tournées ou de se battre pour dégoter une place. Cantonnant la voix de Lana à nos écouteurs, son visage de poupée aux couvertures de magazine et clips léchés, construits, maîtrisés.
Le déni s'achèvera le 4 juin 2024.
C'est sans trop y croire que nous slalomons, ce mardi, au milieu d'une nuée de robes blanches, de corsets en dentelle, de rubans en satin et de santiags de cuir, en direction de l'Hippodrome de Milan. La fanbase de Lana Del Rey se résume en trois mots: jeune, majoritairement féminine et queer. Sur un malentendu, quelques courageux petits copains, papas et mamans se sont greffées à cette armée d'adolescentes munies d'appareils dentaires et d'appareils photo digitaux «vintage» de chez Canon.
A 17h15, nous prenons nos quartiers sur un coin d'herbe, à distance stratégique de la scène - notre petit mètre 60 oblige. Les heures passent, les (nombreux) artistes programmés pour chauffer l'hippodrome aussi. Les mollets se raidissent et les lombaires se font douloureuses à mesure que le soleil se couche sur la plaine.
A 21h00, toujours aucun signe de Lana. Le doute pointe, l'envie de pisser aussi. Et si elle ne venait pas? Serait-elle capable de nous faire un tour à la Amy Winehouse? Pourrait-elle décider qu'elle n'est pas d'humeur et de s'enfermer dans sa loge avec un soupir de drama queen? S'apprête-t-elle à laisser 67 000 fans éplorés sur le trottoir de l'Ippodromo Snai La Maura, avec juste leurs petites robes en satin pour pleurer?
A 21h20, après avoir décrété que, «de toute façon, Lana ne viendra pas», et soulagé notre besoin d'uriner dans la pelouse desséchée (pas question de perdre notre précieux lopin de terre pour aller aux toilettes), les lumières s'éteignent.
Sur une scène aux airs de château de Belle au bois dormant pour strip-teaseuses, la voilà. Enfin. Lana. Exactement comme on l'avait imaginée. Couronne de fleurs posée en équilibre sur sa volumineuse choucroute brune, le corps glissé dans une robe rose pâle à paillettes inspiration Marilyn, les jambes très blanches dans des boots à strass. Génération TikTok oblige, les téléphones sont dégainés pour immortaliser cette entrée en scène.
Les larmes et le mascara coulent, les chansons s'enchaînent. Un mélange parfait pour les fans de la première heure comme pour les plus récents, entre gros succès et titres plus confidentiels, de West Coast à Norman fucking Rockwell, en passant par Ride et Born To Die.
Un fantasme en chair et en os. Pommettes affutées et lèvres gonflées de gloss qui susurrent dans le micro, comme pour l'avaler. Tantôt, elle tournoie autour d'une barre de pole dance, avec une expression d'adolescente tourmentée figée sur les traits. Tantôt taquine, presque heureuse, elle souffle des remerciements au public, de ce joli ton roucoulant d'actrice des années 50. Le show est onirique, hypnotique. Le public en transe. Et la performance au rendez-vous. Sa voix jaillit, puissante, cristalline, maîtrisée. Tout particulièrement mise en valeur lorsque l'instrumental est réduit à son minimum.
Le concert ne pouvait se conclure sans Video Games, qui a valu à l'artiste son succès mondial. Tiens, c'est marrant, mais les plus jeunes semblent peu familiers avec les paroles. Est-ce la preuve que cette chanteuse grandiose, qui fêtera ses 39 ans dans deux semaines, a su renouveler son public? Câliner les premiers arrivés et derniers venus?
Sur la route qui nous mène à l'hôtel, des mélodies lancinantes plein la tête, les joues humides et les tripes en désordre, perdus au milieu de cette masse hagard, une seule certitude. Si elle devait encore le prouver, Lana Del Rey est une grande artiste, une vraie. Faite pour durer.