«C'est quoi le geste, au lit, susceptible de rend un homme fou à chaque fois?» La réponse à cette question, posée lors d'un bête micro-trottoir dans les rues de Nashville en juin dernier, vaut désormais plusieurs millions de dollars. Elle fut lâchée par une petite blonde venue guincher avec sa copine dans la capitale de la country, un samedi soir comme tant d'autres:
Un crachat coquin sur un pénis imaginaire, une moue rieuse, un tintamarre de tous les diables sur les réseaux sociaux et la Hawk Tuah Girl était née. Haliey Welsh, de son vrai nom, n'avait rien de la future égérie d'Hollywood. Mais elle n'aura plus jamais à macérer dans ce petit quotidien qui fut le sien, durant les vingt-deux premières années de sa vie.
Et c'est un euphémisme. Haliey, qui n'avait jamais pris l'avion ni même roulé sur une Interstate avant qu'Internet ne l'acclame, vient de Belfast, 695 habitants. Nous sommes à une bonne heure (et au sud) de Nashville. Bien loin des virées à Los Angeles ou New York, que cette toute fraîche influenceuse se mange désormais chaque semaine pour surfer sur son succès et engranger du cash.
Curieux d'humer l'ambiance d'un village qui n'avait pas prévu de se pavaner dans les bons papiers des magazines people, on décide de le traverser en chemin. Le temps presse – un débat présidentiel nous attend le soir même, mais la tentation est trop forte pour ne pas quitter la Jim McCord Hwy et s'engouffrer dans le ventre de l'Amérique.
Belfast, c'est un bled qui a les bottes aux pieds et le drapeau étoilé systématiquement suspendu au porche. Comme il en existe des milliers dans le gras des Etats-Unis. En son cœur, une station-service, un magasin d'alimentation Dollar General, une petite caserne de pompiers, un étrange Lion's Club tout décati et de petites bicoques qu'on croirait échappées d'un épisode de True Detective.
A l'entrée de la commune, une petite grappe de pompes à essence nous fait de l'œil et, avec elle, le Belfast Market & Deli. L'odeur du fuel se mélange à celle de l'huile de friture. Il est un peu plus de midi lorsque l'on fait irruption dans la seule épicerie du coin.
Naïfs que nous sommes, on s'attend à se cogner sur des portraits dédicacés de la célébrité locale. Au lieu de cela, des chips aux saveurs baroques et quelques frites qui terminent leur cuisson. La routine.
Derrière le comptoir, une petite brune, les cheveux ramassés sous une casquette de base-ball, s'affaire à scanner une bouteille d'eau et un paquet de clopes. On s'avance pour déflorer la conversation. «Hello, we are two journalists from Switzerland, do you know the Hawk tuah girl?», qu'on lui lâche avec un accent parfaitement helvétique.
Une bonne pioche, mais sans grand mérite. Dans un village où même pas mille âmes se partagent les terres, la probabilité de tomber sur une connaissance de la starlette d'Internet est immense. On lui demande alors ce que ça fait d'avoir une pote qui excite le monde entier depuis plus de deux mois: «C'est une fierté, bien sûr. Personne ne s'attendait à quelque chose de ce genre par ici».
Cette jeune employée du Belfast Market & Deli nous confirme que des Tiktokeurs viennent sporadiquement braquer un paquet de bonbons et leur smartphone dans l'échoppe. Et que c’est «normal qu'ils passent par ici, vous savez. C'est étrange à dire comme ça, mais Haliey est une star maintenant. Et le fait qu'elle ait travaillé ici, nous ramène des fans qui connaissent tout de sa vie». Il faut dire que la Hawk Tuah Girl est généreuse en détails, lorsqu'il s'agit d'expliquer d'où elle vient. Sa petite maison, qu'elle partage avec sa grand-mère, son boulot dans une usine à ressorts, qu'elle a quitté trois jours après sa grivoise performance.
Comme s'il fallait souligner le contraste et prouver qu'elle est une véritable Américaine, dans la véritable Amérique. Autrement dit, modeste et rurale.
Notre interlocutrice nous assure d'ailleurs que Haliey est une «chouette fille» et qu'elle est «aimée par tout le village». La star a-t-elle encore le temps de rentrer au bercail? La jeune employée pousse alors un petit cri de satisfaction, tout en dégainant son téléphone portable.
Une fois revenue des cuisines, elle nous annonce qu'elle est actuellement dans l'Alabama et qu'elle ne sera de retour à Belfast que demain. Notre rencontre sera pour une prochaine fois. Dans quelques heures, Kamala Harris en mettra plein la vue à Donald Trump sur ABC News et Atlanta nous attend.
En sortant de l'épicerie, des panneaux de la campagne républicaine nous sautent au visage. On comprendra alors très vite, en baroudant sur les petites routes qui fendent le village, que Kamala Harris n'y est pas tant la bienvenue. Belfast, comme une large majorité du Tennessee, est trumpiste jusqu'à la calandre des pick-up.
La plupart des maisons sont grimées aux couleurs MAGA et quelques drapeaux confédérés terminent d'asseoir l'ambiance. Ici, ça «Make America Great Again» et puis c'est tout. Suffisant pour se demander si les sensibilités politiques d'Haliey Welsh, nouvelle égérie exubérante d'un petit mais solide bastion ultraconservateur, vont virer au rouge le 5 novembre prochain.
Dans une longue interview à Rolling Stone, la Hawk Tuah Girl s'était alors fait un malin plaisir d'étriller le milliardaire républicain, sans pour autant en dire plus sur ses intentions de vote.
A Belfast, quand le soutien au ticket Trump-Vance ne s'affiche pas clairement, les devantures irrésistiblement défraîchies nous font replonger dans les meilleurs westerns (ou certains true crimes qui participent à la prospérité de Netflix).
Et puis, comment souvent dans l'arrière-pays américain, les piétons sont aux abonnés absents, les bagnoles croisent poliment leurs clignotants aux intersections et la discrétion prime.
Pour l’heure, seul le Daily Mail a publié une photo pixelisée de ce qui serait le cocon d’Haliey et de sa granny. En une grosse vingtaine de minutes, impossible de mettre la main dessus. Sous l’œil méfiant de certains habitants qui scrutent déjà notre imposant SUV aux plaques floridiennes, planqués derrière leurs rideaux, on ne rencontrera de forme humaine qu’une fois à l'intérieur du Dollar General.
Alors que trois personnes âgées remplissent leur cabas de denrées abordables, la caissière tapote sur son comptoir et prend son mal en patience. Haliey Welsh, vous la connaissez? «Pas personnellement, mais je l'ai croisée quelques fois».
Là non plus, pas la moindre plaque en l'honneur de la nouvelle coqueluche des réseaux sociaux. Alors qu’elle fait mine de rien voyager son bled d'origine dans le monde entier et s'arrêter deux journalistes suisses en route pour Atlanta.
Alors que la Hawk Tuah Girl se dépatouille plutôt bien sous les projecteurs, entre un podcast et des produits dérivés qui s'arrachent, Belfast continue sa petite vie terrienne, là où la 5G n'a même pas son mot à dire.