Sushis à 7 frs, matcha gratuit: l’Ecole hôtelière se dévergonde
En apprenant que la très (très, très) prestigieuse Ecole hôtelière de Lausanne dégoupillait un festival de street flood, on a d’abord hésité à mettre nos reins en vente pour économiser. D’autant que ce n’est jamais très rassurant quand le luxe descend d’une centaine d’étages pour plonger ses fines phalanges manucurées dans la culture populaire. (Vous saurez par exemple qu’acheter des sneakers blanches chez Chanel est un blasphème.)
«Doit-on y aller en mocassins à ce foutu Gourmet Festival?» se demande-t-on, fébriles, juste avant de rejoindre le site de l’EHL samedi, au Chalet-à-Gobet. Si Marine a dégainé la veste de costard, Fred a opté pour le mini short de sport et le vulgaire t-shirt à motifs, comme un insupportable petit diable qui immergerait son majeur dans l’eau bénite. Ainsi, avions-nous 50% de chance de coller à l’ambiance.
11h41, après un interminable trajet en transports publics, nous voilà devant la fabrique à futurs puissants de ce monde. Face à nous, de longues tables en bois à la queueleuleu, quelques parasols et des stands. Seules l’absence totale de musique et les intimidantes toques blanches qui visent le ciel nous rappellent qu’on n’est pas là pour s’enjailler comme à la kermesse du quartier.
Première étape (forcée): la réception, afin de se procurer de petits bons en papier qui nous permettront ensuite de manger et de boire. (Manifestement, l’élite n’a pas encore découvert Twint.)
Là, une question que vous attendez tous: ça va coûter combien cette histoire? Eh bien... figurez-vous que la douloureuse ne l’est pas vraiment. Toutes les propositions culinaires coûtent sept balles et le cocktail ou le verre de vin sont à huit. Bien sûr, les portions n’ont rien de gargantuesque, mais on n’est pas non plus dans l’agaçante petite bouchée apéritive.
Au total, seize stands en mode «cuisines du monde» (dont quatre dédiés au sucré) nous tendent désormais leurs petits secrets. Après une rapide inspection préliminaire, on décide de déflorer le menu par un étonnant pain à l’ail planqué sous de fines tranches de mortadelle, ainsi que quelques sushis.
Derrière chaque stand, une demi-douzaine d’étudiants polis, shampouinés et polyglottes, supervisés de (très) près par un chef qui en a vu d’autres. Et autant vous dire que ça ne lâche pas totalement les chiens. Les mains tremblent et ça doit sentir le vieux bison sous ces jeunes toques qui se frottent enfin à des clients qu’ils ne connaissent pas déjà.
Il est 12h04, un premier cocktail flotte dans nos panses et les festivaliers commencent à débouler par vagues successives.
Si le but de la manœuvre est notamment de défroisser l’image «inaccessible» de l’EHL, nous dira plus tard la marketing manager Pauline Matter, force est de constater que les fringues des convives, elles, ont été repassées à la loupe. Ici, pas de saroual bigarré, de Birkenstock en fin de vie ou de chapeau Cardinal. Les sacs Birkin côtoient les fameux gilets matelassés (sans manche) très en vogue au PLR et la moyenne d’âge est sensiblement plus élevée qu’à Coachella.
Conscients que les places assises seront bientôt prises d’assaut, on décide de la jouer finaud. Petite recharge de vin blanc et rapide expédition dans quatre stands. Butin: un surprenant malakoff revisité, des capuns des Grisons, un ceviche de cabillaud et de succulents takoyakis de poulpe. Le tout, pour 28 francs.
On est loin de l’affreuse bistronomie parisienne. Aucun chichi et une bonne de dose de talent. Des assiettes à la fois originales et sophistiquées, qui s’avalent finalement comme des churros au Luna Park.
Sommes-nous pour autant repus? Of course not. C’est là que le poulet au curry rouge et le burger d’effiloché de bœuf entrent en scène. Toujours pour sept francs pièce, on aura cette fois l’occasion de bouffer, avec un «B» majuscule.
D’autant que ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’observer un grand chef toqué se charger de toaster des buns sur un brasero. Cela dit, même si le curry et le burger se laissent volontiers bâfrer sans formule de politesse, il faut avouer qu’ils n’égalent pas tout à fait l’attention portée par les étudiants sur le ceviche de cabillaud ou le malakoff déconstruit.
Oui, ceci est un malakoff.
13h38, l’heure du bouquet final. Alors que Marine salive déjà à l’idée de déflorer les stands dédiés aux desserts, Fred se rue fissa dans la file aux bons pour tenter d’attraper un café. Au programme, biscuit moelleux japonais, brookie, brioche sicilienne et paleta loca. Verdict du bec à sucre d’ordinaire plutôt exigeant? «Très original, surprenant, gourmand, rapicolant et pas du tout bourratif».
En deux bonnes heures, dix bons nourritures et six bons boissons (alcoolisées), les deux ventres sur pattes de chez watson seront enfin repus.
Facture finale:
En tenant compte de la qualité de ce qui nous a été servi et des prix souvent pratiqués en ville à l’heure du brunch, c'est tout à fait raisonnable. Avant de quitter les prestigieuses bâtisses de l’EHL, on attrape Pauline Matter par le bras, histoire d’en savoir un peu plus sur ce premier Gourmet Festival.
Ravie de la foule qui l’entoure, la marketing manager de l’école nous avouera qu’ils ont été un peu «dépassés» par le succès du projet: «Sur le site, on a été complet en quatre petits jours, sans large publicité. Le bouche-à-oreille a manifestement fonctionné».
Avec une entrée gratuite, «qui a été longuement discutée en interne» sourit Pauline Matter, la formule a fait mouche. Parmi les 800 convives, combien sont en réalité de «vrais» festivaliers? «Si on ne regarde que les réservations sur le site, seules soixante personnes présentes aujourd’hui sont des proches de nos étudiants, de nos professeurs ou des employés de l’EHL, c’est une excellente surprise!»
Un succès suffisant pour imaginer réitérer en 2027? «Il est trop tôt pour vous dire si le concept reviendra l’année prochaine, mais je crois pouvoir dire que l’envie est là», conclut Pauline Matter. De notre côté, on s’en va plutôt très satisfaits de l’expérience, même si on aurait aimé que davantage de jeunes Lausannois un peu cool se hissent jusqu’au Chalet-à-Gobet. Au point qu’on serait prêts à suggérer à l’EHL de monter leurs stands tous les dimanches durant la période estivale.
Cerise sur la toque: cafés, flat white et surtout iced matcha étaient gratuits.
