Une règle contradictoire s'impose lors des concerts en Romandie
Le concert commence et l'énergie de la foule emplit cette salle romande. Dès les premières notes, les spectateurs sortent leurs téléphones pour capturer des images de l'artiste. Watson fait partie du public, tout comme Soheil, un Genevois de 26 ans. Nous sommes installés devant lui, à quelques mètres de la scène.
Ce soir-là, cet amateur de photographie a pris son petit appareil photo. Rapidement, cependant, il est interpellé par un agent de sécurité qui le fait sortir. Lorsqu'il revient, nous lui demandons ce qu'il s'est passé. Il répond qu'il n'avait pas le droit d'utiliser son matériel. Quelques mois plus tard, nous recontactons Soheil afin d'en savoir plus sur cet incident. Il se souvient:
Le Romand – qui aime partager ses clichés sur les réseaux sociaux et garder une trace des chanteurs qu'il a vus – n'en était pas à sa première tentative. Au Montreux Jazz Festival en 2025, il avait toutefois demandé en amont s'il pouvait prendre son appareil. La réponse est non et il obéit. «Avec l'avancée de la technologie, il est possible de tourner des clips avec un smartphone. Interdire un appareil photo est une règle obsolète et dérisoire», estime-t-il.
En effet, à une époque où chacun peut tout photographier avec son portable, cette injonction fait-elle encore sens?
Les festivals ont le même son de cloche
«La question mérite d'être posée», concède Eduardo Mendez, responsable presse du Montreux Jazz Festival (VD). Il rappelle néanmoins qu'il est interdit de prendre un appareil photo dans les salles du Montreux Jazz Lab, de l'Auditorium Stravinski et de la Spotlight Stage.
Les téléphones portables sont, en revanche, autorisés, sauf si un artiste exige le contraire, comme ce fut le cas de Bob Dylan ou Diana Ross en 2023. Pourquoi interdire l'un mais pas l'autre?
Les réponses se regroupent entre le Montreux Jazz, le Paléo Festival (VD) et Sion sous les étoiles (VS), les trois appliquant les mêmes restrictions. «Certaines caméras sont dotées de gros objectifs qui sont lourds et peuvent être dangereux», souligne Camille Bodson, responsable marketing du festival valaisan. De plus, ce type de matériel permet de réaliser des tirages de qualité supérieure qui pourraient être exploités commercialement. Seuls les photographes de presse sont donc accrédités.
Une charte a d'ailleurs été signée par Impressum – la plus grande organisation de journalistes en Suisse –, le Montreux Jazz Festival et le Paléo en 2017. Objectif: «Protéger le travail des professionnels en leur offrant des bonnes conditions de travail sur le terrain», explique Bastien Bento, responsable presse du festival nyonnais. En parallèle, l'artiste fixe ses conditions – en général, il est uniquement possible de photographier les trois premières chansons sans flash. Certains demandent à valider les photos, ce qui est uniquement possible lorsqu'il s'agit de photographes travaillant pour les organisateurs.
Le buzz en ligne
Un encadrement qui entre en contradiction avec le fait que le public ait carte blanche et puisse disposer de ses clichés comme il le souhaite, en ligne notamment. «L’arrivée des téléphones portables a bouleversé les codes,» reconnait Eduardo Mendez. «Désormais, ce mitraillage permet de promouvoir le moment. Les artistes ne veulent pas renoncer à cette visibilité gratuite.» Il cite en exemple la tournée de Bad Bunny, relayée en masse sur les réseaux sociaux.
Justement: Vinciane Murisie, responsable communication de la salle de concert les Caves du Manoir (VS), se dit «très contente» que les spectateurs filment les performances, car ils produisent du contenu diffusé ensuite en ligne. Les groupes de musique sont, eux aussi, ravis. Des propos corroborés par Maelle Chenaux, en charge de la communication du lieu culturel Fri-Son (FR):
Règles plus souples dans les salles romandes
De manière générale, la réglementation autour de la prise de photo dans les salles de concert diffère des festivals. A Post Tenebras Rock, l'association rock de l'Usine (GE), toute personne apportant du matériel professionnel doit s'annoncer, indique Sonya Spyczak-Özkeklik, responsable communication. Les images prises avec le smartphone sont autorisées.
Les gens peuvent également emmener leur caméra aux Caves du Manoir et à Fri-Son. «Nous demandons quelle est la finalité d'utilisation de l'image pour prévenir sa monétisation», précise Maelle Chenaux. Les deux établissements embauchent néanmoins toujours un photographe professionnel. «Il y a quelques années, nous étions plus restrictifs, admet-elle. Désormais, cela ne fait plus sens d'interdire un appareil plutôt qu'un autre. Mais la question reste ambivalente.»
Réalité paradoxale
Vous l'aurez compris: la manière dont on peut photographier un concert en Romandie dépend de la politique du lieu et des exigences de l'artiste. Les grands festivals sont restrictifs, tandis que les salles, plus petites, se montrent globalement plus souples. L'avènement des smartphones et des réseaux sociaux a toutefois rebattu les cartes et créé une réalité paradoxale.
Les photographes sont encadrés afin de protéger leur travail et d'assurer un certain contrôle sur l'image. Dès lors, les organisateurs interdisent les appareils photo, à l'heure où certains smartphones rivalisent avec du matériel professionnel, tout en encourageant les milliers de contenus qui alimentent gratuitement le buzz autour d'un chanteur.
Une frontière ténue qui n'a pas fini d'interroger.
