Trump a donné des «sueurs froides» à ce festival romand
A l’heure où de nombreux festivals tirent la prise, quel est le secret du Blues Rules, qui semble ne montrer aucun signe de faiblesse après seize ans d’existence? Une programmation de niche?
Thomas Lecuyer: Oui, entre autres! Notre festival propose une programmation unique en Suisse, nous ne sommes pas deux sur le territoire à faire ça. Les artistes américains qui viennent se produire chez nous repartent dans la foulée, c’est plutôt exclusif. Notre force, comme d’autres festivals indépendants d’ailleurs, c’est de sortir du tout-venant et de s’en tenir à notre ADN.
Vous êtes l’antithèse du Paléo Festival?
Disons surtout qu’on ne s’en sortirait pas si on ratissait aussi large, de la chanson française au rock, en passant par le rap ou l’électro.
Au Blues Rules, le public ne paie pas son billet pour assister aux concerts de têtes d’affiche qu’il connait par cœur. Il se déplace pour notre côté défricheurs, pour un label qu’ils considèrent de qualité. Nos festivaliers ont l’assurance qu’ils vont découvrir des pépites du blues.
Justement, vous qui invitez beaucoup d’artistes du sud des Etats-Unis, les dégâts causés par Donald Trump en ce moment vous font-ils du tort ?
Ça nous a clairement compliqué la tâche, parce que la plupart des artistes de cette édition ont dû refaire leur passeport. Il faut savoir que beaucoup d’Américains que nous invitons ne sont jamais sortis des Etats-Unis.
Aïe! Et là, à deux semaines du festival, tout le monde a bien reçu son sésame?
Figurez-vous que l’on vient tout juste de réserver les billets d’avion de tout le monde. On a eu quelques sueurs froides à ce niveau-là, parce que certains ne parvenaient vraiment pas à obtenir leur passeport.
Les Bluescyclettes (CH), Lone Wolf (USA), Shaggy Dogs (F), Mark Muleman Massey (USA), Beverly Davis (USA) - Kitty, Daisy & Lewis (UK), Blue Blue Sky (CH), DJ Phil's Blues Set (CH)
Samedi 6 juin:
Les Bluescyclettes (CH), Bluesugar (CH), Ptaszek and Bužma (CZ), The Too Bad Jims (USA/UK), Rachel Ammons (USA), Super Chikan (USA), Lone Wolf (USA), Boogie Beasts (B).
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Reste que les Etats-Unis n’ont plus tellement la cote en ce moment en Suisse, vous souffrez de cette image?
Pas vraiment. Nous, on parle de l’Amérique qu’on aime et elle existe encore, Trump ou pas Trump. Ce pays est depuis toujours capable du pire comme du meilleur et son peuple fait preuve d’une résilience incroyable. N’oublions pas que le blues est une musique de résilience. Plus tu souffres, plus tu feras un bon album!
Les artistes de blues américains évoquent-ils d’ailleurs cette période un peu plus complexe que les autres?
Oui, clairement. Dans leurs chansons, mais aussi dans leurs prises de position. On sent bien, en tout cas dans les Etats du sud où l’on pioche la plupart des artistes pour notre festival, que le narratif qui prétend qu’il y a une Amérique noire et une Amérique blanche est très fragile.
Le Mississippi, là où vous dégotez chaque année vos pépites, est considéré comme l’un des piliers de la Bible Belt, une région conservatrice, chrétienne évangélique. Vous le ressentez chez les musiciens qui se produisent au Blues Rules?
Effectivement, beaucoup de nos artistes sont très croyants et très attachés à leurs proches. C’est la famille et Dieu. On a tendance à l’oublier, mais le conservatisme n’est pas un gros mot. Le blues est le pendant profane du gospel et la spiritualité habite cette musique, mais il n’y a jamais de prosélytisme.
En 2026, quel type de public se déplace à Crissier pour déguster du blues? Des fidèles de la première heure?
De tous! Il y a des seniors, des bikers et des étudiants de l’Ecal.
Les jeunes tendent aussi l’oreille?
Bien sûr! Il ne faut pas oublier que le blues est une culture séculaire, mais très vigousse, dans laquelle les artistes contemporains piochent en permanence.
Le blues n’est pas la seule musique dans ce cas-là, il suffit par exemple de citer Beyoncé et son album country Cowboy Carter. Hélas, le blues trimballe malgré tout encore des clichés tenaces.
De quels clichés parle-t-on?
Que ce serait une musique jouée par des Blancs de 70 balais qui pompent la culture du Mississippi. Et ça nous emmerde un peu. On lutte contre cette image depuis seize ans maintenant. Au sud des Etats-Unis, jouer du blues traverse les générations. Du grand-père au petit-fils qui y injecte des samples. C’est leur musique, leur culture, c’est pourquoi la moitié de notre programmation est américaine.
Votre public est-il aussi parfois simplement fasciné par le rêve américain?
Oui. Grâce ou à cause du soft power américain dans lequel on a tous baigné, on possède cet attachement indescriptible. C’est une sorte d’histoire d'amour, mais aussi de haine, avec cette Amérique idéalisée. Inviter des artistes originaires de ce que l’on appelle parfois l’Amérique profonde permet d’injecter un peu de réalité dans tout ça, car la plupart d’entre eux n’ont pas de label, bossent à côté comme chauffeur routier ou bûcheron. On sent que la misère n’est pas loin de leur porte.
A quoi auront droit ceux qui voudraient se rendre pour la première fois au Blues Rules Festival?
A un authentique voyage au cœur d'une culture musicale passionnante. Du vrai blues. Pas celui, stéréotypé, qu'on peut entendre un peu partout. Le vendredi sera un peu plus mainstream avec des artistes qui passent à la radio et, le samedi, on sera au cœur des juke joints américains, ces bars mythiques et autrefois clandestins.
Une véritable plongée au cœur du Mississippi?
Exactement. Il y aura de quoi vivre l’ambiance que l’on croise encore dans un juke de Clarksdale. Rappelons par exemple que l’acteur Morgan Freeman en a cofondé un très célèbre à Clarksdale: Ground Zero. Enfin, brisons encore un cliché sur le blues: l’ambiance est en réalité très survoltée, avec des concerts qui durent parfois trois heures, des gens qui dansent sur les tables, c’est la folie!
