Moby a fait du Montreux Jazz Festival une rave party
Depuis son succès planétaire en 2000 avec l’album Play, Moby n’avait encore jamais foulé les quais de Montreux. C’est désormais chose faite, puisqu’il s'est produit sur la scène de l’Auditorium Stravinski ce mercredi 15 juillet, en tant que tête d’affiche de cette édition du Montreux Jazz Festival.
Moby, c’est celui qui a révolutionné la musique électronique au début du nouveau millénaire avec un melting-pot musical pop mêlant sonorités électroniques, blues, soul, folk et influences punk rock, le tout dans une ambiance qui inspire autant le spleen que l’envie de taper du pied. C’est aussi l’homme qui a fait de tous les chauves à lunettes ses sosies officiels.
Agé aujourd’hui de 60 ans, Moby a débuté sur la scène techno des clubs underground new-yorkais avant d'offrir au monde une musique dont lui seul a le secret. L’artiste s’était fait plus discret ces dernières années, préférant se consacrer à l’expérimentation avec des albums lorgnant du côté de l’ambient et à la production pour d’autres artistes. Après trois décennies de carrière, sa présence au Montreux Jazz Festival, connu pour rendre hommage aux légendes, apparaît comme une forme de consécration.
Moby livre son best of
De sa prolifique discographie, Moby a sorti en février dernier son 23ᵉ album, Future Quiet. Un disque aérien et apaisé, qui privilégie les instruments acoustiques aux sonorités synthétiques. Cette œuvre, véritable invitation à la douceur, sonne comme un refuge permettant de se détacher d’un monde toujours plus bruyant et chaotique.
Pour cela, le public montreusien aurait pu s’estimer chanceux, tant l’auditorium Stravinski semblait être l’endroit idéal pour une écoute solennelle, mettant à l’honneur les sonorités cristallines des instruments acoustiques, loin du tumulte d’un festival en plein air. Il n'en sera rien. Moby à Montreux sera une vaste fête, une rave à l'ancienne avec «Le Strav» en guise de hangar.
Ce dernier album conceptuel est totalement absent du show, mais le public n’est de toute façon pas venu pour cela, et ceux qui l’ont écouté se comptent probablement sur les doigts d’une main. Le concert de Moby prend la forme d’une retrospective de l’ensemble de son œuvre, un choix somme toute logique puisque l’intégralité de sa tournée passe par des festivals en plein air, devant un public venu danser et écouter ses tubes. Et des tubes, Moby en a à revendre.
Voici un aperçu du concert:
Cependant, le Montreux Jazz Festival aura également droit à ses moments de grâce. A commencer par une anecdote sympathique de Moby, expliquant qu'il a pu rencontrer son idole David Bowie lorsque celui-ci vivait à Lausanne. Une amitié était née entre les deux hommes, et pour rendre hommage au génie mort en 2016, c'est une sublime reprise de Heroes chantée par l'une de ses solistes qui viendra toucher le coeur du public présent. Lorsque l'ont connaît l'amour que David Bowie portait pour le festival créé par son ami Claude Nobs, cette parenthèse enchantée s'avère d'autant plus touchante.
Un autre hommage particulièrement émouvant prend la forme d’un message de Jane Goodall, la célèbre primatologue disparue en 2025. Dans un plaidoyer en faveur du bien-être animal, elle remercie Moby pour tout ce qu’il accomplit au nom de sa fondation. L’artiste est un fervent militant antispéciste, au point de l’avoir inscrit en toutes lettres dans sa chair. Ce moment suspendu, proposé en guise d’interlude, aura probablement éveillé certaines consciences.
Une rave un peu ringarde mais jouissive
Parmi les classiques de Moby, il y a ceux qui font danser, tels que Honey, We Are All Made of Stars, Extreme Ways et Bodyrock, ainsi que les morceaux plus planants, à l’instar de Natural Blues, Why Does My Heart Feel So Bad?, In This World et, bien sûr, Porcelain. Ce sont évidemment ceux que l’on retient, puisque, dans l’inconscient collectif, Moby reste avant tout associé à deux albums cultes: Play et 18, sortis respectivement en 1999 et 2002.
Ces tubes sont évidemment de la partie, portés par la guitare électrique et les percussions de l'artiste. Deux musiciennes au violon et au violoncelle électriques, un pianiste aux synthétiseurs ainsi qu’un batteur viennent compléter le groupe. Lorsque Moby n’interprète pas lui-même ses chansons, deux solistes prennent le relais.
Et quelles solistes! Leur timbre, fortement inspiré de la soul, leur permet d’incarner les voix initialement samplées dans ses morceaux les plus célèbres, en y ajoutant toute la puissance et la profondeur que seules de véritables cordes vocales peuvent produire. Si Moby fournit le rythme, ces deux femmes donnent une âme à sa musique.
Le poids des années nous a fait oublier que Moby est avant tout issu de la scène techno. En franchissant les portes de l’Auditorium Stravinski, on ne s'attendait pas à ce que les stroboscopes et les basses fassent partie intégrante du concert, au point de nous faire perdre l’ouïe et la vue. La mélancolie qui se dégageait de ses morceaux les plus paisibles a été totalement évincée par une énergie dansante et communicative, une communion joyeuse effaçant la moindre trace de spleen.
On pourra peut-être lui reprocher certaines sonorités désuètes issues de la dance music, des visuels psychédéliques un peu surannés et des musiciennes dont les tenues vestimentaires kitsch renvoient au meilleur de l’Eurovision, mais c’est bien peu de chose face à une telle énergie. Moby a voulu nous faire danser, et il a réussi.
Dans cette salle bondée, la génération Z était aux abonnés absents. On aurait pu penser qu'elle connaissait tout de même Moby à travers le sample de Porcelain utilisé par A$AP Rocky dans son titre A$AP Forever. Mais pour les milléniaux présents, ce concert aura eu l’effet d’une bulle temporelle, les renvoyant au temps béni de la culture rave et à l’âge d’or de la techno.
