A Montreux, la seule chose qui trahit l'âge de Sting, c'est sa basse
Devant le public du Stravinski, il arrive même un peu en avance. Les bons Suisses et leurs montres bien réglées apprécieront. Il faut dire qu'il est rodé à l'exercice: c'est son neuvième passage au Montreux Jazz Festival.
A peine les lumières s'éteignent que Sting attaque Message in a Bottle. Pas de longue introduction, pas de vidéo cinématique interminable. Le Britannique entre sur scène comme il l'a toujours fait, pour jouer. Celui qui soufflera ses 75 bougies en octobre est mieux foutu que nous tous réunis, avec ses biceps saillants dans son t-shirt noir.
Il démarre avec l'un de ses plus gros tubes... et donne immédiatement l'impression qu'il est, d'une manière ou d'une autre, immortel. C'est la sixième fois que votre humble serviteuse le voit sur scène. Et franchement? Ça n'a quasiment pas bougé.
If I Ever Lose My Faith in You, Englishman In New York, Il chante toujours aussi juste, joue toujours avec cette même élégance un peu désarmante et continue à vivre chacune de ses paroles comme s'il les découvrait. Il sourit, ferme les yeux, accompagne ses textes de petites mimiques qui donnent l'impression que, même après les avoir chantés des milliers de fois, ils racontent encore quelque chose qui doit être vécu intensément.
Le temps, lui, semble avoir choisi d'épargner Sting. Sa basse, en revanche, raconte une autre histoire. Rayée, usée par des décennies de concerts, elle est presque la seule preuve visible que les années ont bel et bien défilé.
Windows 98
Autour de lui, tout a un peu vieilli.
Les écrans LED diffusent des animations qui semblent tout droit sorties d'un autre siècle. Des flammes de bougies, des cartes qui volent sur Shape of My Heart... On dirait que les effets spéciaux sont toujours pilotés depuis un PC sous Windows 98.
A certains moments, les visualisations rappellent même celles du vieux lecteur Windows Media. La réalisation vidéo est franchement éclatée. Mais pas grave.
Sting se suffit largement à lui-même.
Il demande au public de claquer des doigts. On claque des doigts. Il demande de taper dans les mains. On tape dans les mains. Il lance un simple «Montreux!» et toute la salle lui répond comme un seul homme. L'amour, parfois, ça tient à peu de choses.
Sur Fields of Gold, le public fond. Est-ce légal de cueillir une salle avec autant de douceur après lui avoir simplement adressé quelques mots en français? A côté de moi, un couple s'enlace.
Un peu plus tard, pendant Mad About You, un monsieur filme avec son flash allumé, et se fait engueuler par ses voisins. La technologie échappe manifestement à certaines générations. Voilà une deuxième preuve que le temps passe.
Sting, lui, semble être plongé dans un bocal de formol chaque nuit tant le temps ne semble pas avoir d'emprise sur lui. Ou très peu, pour rester vaguement objective.
Un concert madeleine de Proust
Les tubes continuent de défiler. Shape of My Heart, Desert Rose, Every Breath You Take... Tout paraît facile. Normal. Comme s'il avait fait ça des milliers de fois. Ce qui est probablement le cas. Après Every Breath You Take, Sting salue une première fois et quitte la scène.
Quelques secondes d'inquiétude parcourent la salle. Ouf. Le voilà qui revient. Il offre Roxanne, puis referme la soirée avec Fragile. C'est aussi agréable qu'un bisou sur le front pour s'endormir. Exactement comme on l'espérait.
Sting ne cherche pas vraiment à surprendre. C’est propre, incarné, vivant, et son concert ressemble beaucoup à celui qu’il a donné ici il y a deux ans, ou lors d'un autre passage au Jazz en 2019. Et c'est précisément ce qui fait son charme. Certains artistes se réinventent sans cesse. Du haut de ses 74 printemps, Sting, lui, sert de valeur refuge dans un monde qui court dans tous les sens.
C'était aussi bien que d'habitude. Vivement le prochain.
