«Un cliché total!»: des Genevois ouvrent un café à Lausanne
Niveau poncifs, le compte est bon. Un intérieur digne de Pinterest, l’indispensable (et très chère) machine à café Marzocco, des grains de café sélectionnés avec le soin d’un antiquaire, du matcha à la carte, des recettes de grand-mère(s) pour les douceurs maison.
Le pire? On a affaire ici à un jeune et joli petit couple de spécialistes de la comm’ et du marketing qui ont plaqué leur emploi et leur routine confortables pour donner du sens à leur existence: «C’est vrai, on est de véritables clichés sur pattes et on l’assume», s’exclame Lloyd, 32 ans, dans le café Contemplation qu’il vient tout juste d’inaugurer à Lausanne avec son épouse.
Adéla, 28 ans, nous avouera qu’ils sont les premiers à se moquer d’eux-mêmes.
Au pied des tout frais tenanciers, Joey, un très photogénique Boston Terrier qui termine l’ADN instagrammable de ce nouveau café baptisé Contemplation. Un spot bobo comme tant d’autres dans la capitale vaudoise et le reste du monde?
Oui et non.
Déjà, Adéla et Lloyd ont dû se résoudre à enjamber une frontière quasi culturelle pour être en mesure d’ouvrir leur premier établissement. Respectivement «baker» et «barista», ils n’ont pas déniché l’écrin de leur rêve au bout du lac.
C’est pourtant chez Calvin qu’ils ont essuyé les plâtres de leur concept. Une passion commune pour le kawa et une envie d’entreprendre en duo incitera le couple à dégainer un triporteur pour se tester dans l’espace public, en 2024. Une révélation personnelle et un succès.
Et puis, soudain, Lausanne leur ouvre les bras en 2025, mais pas n’importe où: Ouchy. Des quais aussi touristiques qu’olympiques, rudoyés durant les beaux jours et plus ou moins délaissés en hiver, qui n’ont pas effrayé nos Genevois. Comment fait-on pour savoir à coup sûr où on met les pieds (et l’argent) quand on dégoupille sa première affaire loin de chez soi?
Les Arrigoni sont persuadés qu’Ouchy dispose d’une authentique vie de quartier, malgré sa réputation de carte postale internationale et le couloir pressé qu’empruntent des milliers de frontaliers chaque matin, après avoir traversé le Léman.
«C’est la clientèle locale qui nous tient à cœur. Des voisins sont d’ailleurs déjà venus tous les jours, alors qu’on est ouvert depuis moins d’une semaine, parfois juste pour dire bonjour», se réjouit celui qui a définitivement tiré un trait sur son quotidien dans une grande banque genevoise il n'y a même pas dix jours.
Pour autant, la relative douceur de vivre qui flotte actuellement sur les quais lausannois s’apprête à se transformer en véritable brasier gorgé de milliers d’humains pressés de se détendre. Le couple devra donc se préparer à fourguer des cafés et des pâtisseries à l’emporter avec un poil moins de contemplation que le laisse espérer leur blase.
Lloyd et Adéla ont d’ailleurs eu l’occasion de se frotter à leur premier rush, dimanche dernier, puisqu’il suffit que le soleil s’invite sur les nuques pour qu’Ouchy aimante les corps en manque de vitamine C.
D’autant que chaque minute de leur nouveau quotidien est une véritable mine de premières fois. Comme le fait de se faire accepter en terres vaudoises (leur voiture aux plaques genevoises, mal garée un jour derrière l’immeuble, avait fait sensation, nous dit-on).
Le gros bouleversement? Etre désormais l’un sur l’autre, 24 heures sur 24. «C’est vrai qu’il y a eu et il aura des moments de tensions, c’est inévitable. Mais on est presque d’accord sur tout» nous jure Lloyd, alors que son épouse fronce doucement les sourcils derrière le comptoir.
Bon, on y consomme quoi dans ce nouveau bistro?
En faisant irruption dans l’établissement, mercredi matin, on pousse un gros soupir de soulagement : le « flat white » est à la carte, alors que les réseaux sociaux semblent l’avoir déjà relégué aux vieilleries du monde d’avant. On saisit également d’emblée le mot d’ordre des lieux: tirer sur le frein à main avant de retourner dans la tornade du quotidien.
Entre les classiques americano ou latte, on retrouve, par exemple, l’indispensable matcha de notre époque, décliné à la lavande, à la rose ou la fraise. Plus original, mais encore plus tendance, des boissons rafraîchissantes qui frisent le dirty soda: l’expresso tonic et l’expresso sunrise (un shot de café avec du jus d’orange).
Si les viennoiseries proviennent d’une boulangerie à Pully, le duo enfile tout de même le tablier pour concocter quelques spécialités tirées de recettes familiales. Le «Kola-Czech» (de la grand-maman tchèque d’Adéla) et le «cookie de la nonna» (de celle de Lloyd).
Et le café dans tout ça?
«On s’y connait de mieux en mieux, mais ce n’est pas l’essentiel pour nous», renchérit Adéla. Le client a pour l’heure deux options à sa disposition: les grains, «avec un peu plus d’amertume», d’un torréfacteur artisanal tchèque et celui d’une équipe basée à Genève.
Verdict et défi(s)
Les quais de Lausanne, qui se sont enrichis de plusieurs terrasses et pontons au bord de l’eau ces dernières années, n’avaient pas urgemment besoin d’un nouveau débit de boisson.
Cependant, rien dans les parages ne proposait jusqu’ici un très bon café sur le pouce, sans avoir à faire irruption dans un restaurant, une confiserie ou la Coop Pronto et sans gravir l’avenue d’Ouchy sur une centaine de mètres. (Avec notamment le très populaire Fripsquare café, qui vient d’ouvrir une deuxième adresse au centre-ville).
Le couple a donc sans doute raison de penser que le voisinage voit l’arrivée de son échoppe douillette d’un très bon oeil.
Le Contemplation compte dix places assises et mise donc le gros de son succès sur la vente à l’emporter. Et là, pour être en mesure de rentabiliser le fort passage, il s’agira de retrousser les manches et de la jouer finaud. Des glaces Veneta au Lacustre, en passant par la Crêperie d’Ouchy, les établissements qui cartonnent se font littéralement dévaliser du matin au soir. Et les Romands, on le sait, supportent mal l’idée de poireauter dans une file d’attente.
Sans oublier les travailleurs frontaliers traversant le débarcadère, nez sur le bitume, et qui pourraient bien avoir besoin d’un petit noir avant de sauter dans le métro l’aube. Problème, le cortège matinal passe à quelques mètres du café des Arrigoni. «On trouvera des astuces pour devenir incontournables», assure Lloyd, qui pourra compter sur son passé de communicant pour draguer le chaland.
A moins que le toutou Joey ne s’en occupe?
