Ce Suisse a osé ouvrir un resto pas tendance à Lausanne
C’est qui, Arthur?
Ces dernières semaines, la rue du Midi à Lausanne nous a tenus en haleine avec la promesse d’une nouvelle crêperie. Sur les baies vitrées, un bleu élégant, un petit personnage sympathique et un nom: Chez Arthur.
Pour tout vous dire, on flippait un peu.
On l’a d’ailleurs avoué à Arthur Petitpierre, peu après s’être installés au (magnifique) comptoir en acier inoxydable de son bébé gustatif, qui vient de fêter ses deux mois. A l’heure où des marketing managers en reconversion nous revisitent pour la énième fois le burger, la pizza ou le café, on craignait que la galette bretonne se fasse elle aussi broyer par l’algorithme.
Notre plus grande peur? Que l’irremplaçable «complète» et la non moins iconique «crème de marrons» se voient refuser l’entrée au menu. Vous savez, comme dans Les Bronzés font du ski, lorsque la pauvre crêpe au sucre se retrouve éclipsée par la «Gigi», avec sa «fine couche de sarrasin saisie dessus dessous et parsemée de pétales de rose tièdes».
Surtout que Chez Arthur n’a pas encore dévoilé la moindre carte sur son site web.
Même son compte Instagram nage à contre-courant: à peine quelques vidéos et photos, d’une sobriété qui tranche avec le tintamarre endurant qu’il faut faire aujourd’hui avant d’inaugurer son projet: «Je ne voulais pas tout dévoiler d’un coup. C’est bien si les gens peuvent découvrir les lieux et nos produits petit à petit. Je crois beaucoup au bouche-à-oreille», nous confiera ce jeune tenancier, qui a repris le bail du restaurant Bellantoni, contraint de mettre la clé sous la porte en 2025 à cause des travaux menés par la Ville pile devant l’établissement.
C’est donc à l’aveugle que l’on foule le sol encore immaculé de cette petite échoppe, mercredi dernier, en fin de service de midi. La plupart des panses repues sont déjà retournées au boulot.
Derrière le bar, Arthur.
Sur la carte, la «complète» et la «crème de marrons» bombent fièrement le torse. Ouf, on respire.
Tout juste diplômé de la prestigieuse Ecole hôtelière de Lausanne (EHL), ce Neuchâtelois ne s’est pas contenté d’en digérer les filons du business. Il a voulu maîtriser les ficelles d’un métier somme toute assez peu à la mode. Là où les secrets se transmettent au compte-gouttes.
En Bretagne.
Ce n’est pas pour autant qu’il campe derrière les fourneaux du matin au soir: «Nous avons un cuisinier, mais c’est important de savoir faire ce que l’on vend. Et puis on se sent beaucoup moins dépendant en cas de problème». Ça n’a pas manqué: juste après l’ouverture, son cuistot, qui se nomme aussi Arthur (si, si), s’est coupé un bout de doigt.
Deux semaines d’arrêt de travail.
Pas question de fermer à peine ouvert.
Si bien qu’Arthur (le patron) confectionnera lui-même les premières crêpes à ses premiers clients. «Une galère qui m’a offert l’opportunité de revoir très vite certains processus et d’ajuster les recettes». Alors qu’il pensait que le lunch allait être le principal coup de feu de la journée, le patron réalise que les Lausannois sont tout à fait enclins à avaler des crêpes le soir, «avec une bonne bouteille de cidre».
Pour la petite histoire, il faut savoir que les Suisses n’ont manifestement pas du tout les mêmes habitudes que les Français face à une crêpe.
Bien qu’elle ne coche pas toutes les cases du bistro bobo, la crêperie «Chez Arthur» n’est pas non plus un bouiboui du siècle passé. C’est même vachement beau.
Des lignes épurées, des tables en bois d’arbre noble et cet acier inoxydable qui vient intelligemment refroidir l’ambiance, du fameux comptoir aux chaises hautes installées devant la baie vitrée. Bref, l’établissement a tout pour figurer en bonne place sur Pinterest.
Idem sur la carte, où l’on trouve logiquement l’origine des produits, l’absence de nitrite dans le jambon ou encore le l’étiquette bio pour l’œuf. Mais aucun «concept», aucune «philosophie» imposés aux clients avant même qu’ils puissent ôter leur manteau.
Si Arthur Petitpierre en est encore à apprivoiser sa première affaire, aidé par sa petite amie au service, il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. En tout bon diplômé de l’EHL, il voit bien saupoudrer d’autres villes romandes de sa farine de blé noir, qu’il importe directement de Poullan-sur-mer: «Mais une chose après l’autre.»
Ce n’est pas tout, mais... elles sont bonnes, les crêpes de Chez Arthur? Pour le savoir, on a décidé d’aller goûter la «complète» et la «crème de marrons» de deux institutions lausannoises, histoire de comparer.
Allez, à table.
Quelle est la meilleure crêpe de Lausanne?
«La Chandeleur»
Le mood
La Chandeleur, c'est une institution lausannoise. Depuis 1983, le succès de cette crêperie ne se dément pas et il serait imprudent de s'y pointer sans réservation, car les lieux sont souvent pleins à craquer. L'ambiance y est bruyante et conviviale, idéale pour un lunch avec des potes ou avec des enfants. Lors de notre visite, nous avons opté pour la terrasse, au frais, entre le lierre et les pierres du vénérable bâtiment.
Le service
Clientèle nombreuse oblige, il faut parfois s'armer de patience pour prendre sa commande. Si les serveurs n'ont pas forcément le temps de papoter au-delà du strict nécessaire, ils n'en restent pas moins souriants et efficaces. Une fois commandées, les crêpes sont vite envoyées. A la pause de midi, on peut y manger deux crêpes en une heure chrono sans problème.
La bouffe
- La «complète»: Peut-être la moins convaincante des trois établissements testés, sans être catastrophique non plus, puisqu’on a tout de même pris notre pied. Nous aurions, par exemple, aimé déguster un œuf au plat un peu moins cuit et une galette un poil plus croustillante.
Sans doute une question de goût, n’est-ce pas?
- La «crème de marrons»: Mine de rien, elle a l'air un peu triste, notre crêpe. Un peu vide. Un peu: «Vous êtes bien certain d'avoir caché quelque chose à l'intérieur?» Mais sitôt arrivé au cœur, la crème - très, très vanillée - explose en bouche et nous englobe comme un gros câlin. Un régal pour les becs à sucre et adeptes d'une crêpe à la crème de marrons classique et efficace. Shot de glucides garanti.
Le prix
La moins salée de notre test, avec une addition finale de 61,80 francs pour deux personnes.
La note finale:
«La crêperie d’Ouchy»
Le mood
Envie de vous évader du centre-ville tout en restant à Lausanne? La Crêperie d'Ouchy est ce qu'il vous faut. Ouverte depuis 1979, la grade sœur de la Crêperie des Philosophes, à la place Pépinet, attire à «85-90%» des touristes en vadrouille, selon son gérant. Nous avons pris place sur une terrasse gorgée de soleil, entre deux retraitées et une famille anglophone venue profiter des délices du littoral. Sans parler de la vue.
Le service
Ultra chaleureux. Nous n'attendons pas depuis cinq secondes devant l'entrée que le patron nous accueille avec la banane pour nous dégoter une place - sans réservation - malgré l’affluence. Les crêpes sont servies à la vitesse de l’éclair, toujours avec un petit mot sympa.
La bouffe
- La «complète»: Plutôt une bonne surprise, sachant que l’on s’attendait à manger ce que l’on pourrait appeler une crêpe touristique. Car ce n’est pas toujours facile de servir de la qualité quand on fait parfois plus de 800 couverts par jour.
Cette «complète», sans conteste la plus rassasiante des trois, présente une galette qui croustille à souhait et une garniture bien dosée qui évite l’aspect bétonné de ce type de crêpe.
- La «crème de marrons»: Ne vous y trompez pas, derrière ses faux airs de caramel salé se cache une authentique crème de marrons. Son goût est celui qui se rapproche le plus de la célèbre Clément Faugier, qu'on retrouve dans la plupart des crêperies. Très sucrée, ronde et gourmande à souhait comme on l'aime.
Le prix
Ce sera logiquement notre voyage culinaire le plus onéreux, dans un quartier très touristique. Rien d’exagéré pour autant, avec un ticket qui se monte à 67,50 francs, pour trois crêpes et des boissons.
La note finale:
«Chez Arthur»
Le mood
Chez Arthur, c’est à la fois cosy et urbain, mignon et sérieux. La beauté de l’immeuble dans lequel cette nouvelle crêperie a pris ses quartiers aide beaucoup à l’élégance des lieux. Enfin, les quatre grandes baies vitrées offrent une autoroute de lumière tout à fait appréciable. Le tout est peut-être un poil trop propret et figé? A confirmer dans quelques mois.
Le service
Nouveau bistro oblige, c’est le patron qui nous a accueillis, guidés et servis. Et nous étions aux petits soins. Des crêpes qui sont arrivées on time, sous une présentation classique, sans se noyer dans une architecture culinaire qui aurait été inutile. Si l’affluence le permet, n’hésitez pas à attraper Arthur par le bras pour qu’il vous narre son pèlerinage en Bretagne.
La bouffe
- La «complète»: Sans doute la meilleure de notre test. La galette, charnue, est très croustillante tout en restant fondante une fois en bouche. C’est aussi chez Arthur que l’on a eu droit aux ingrédients les plus fins et goûtus.
Est-ce parce que l’on a bouffé à 14 heures et que l’on crevait la dalle? Reste qu’on n’aurait pas craché sur une portion un peu plus généreuse.
- La «crème de marrons»: Le chef nous avait prévenus: sa crème de marrons maison surprend plus d'un client par son aspect brut de décoffrage, plus proche d'une pâte que d'une crème en pot qu'on trouve au supermarché.
Ce n'est en effet pas la plus raffinée visuellement, mais, mon Dieu! Un délice à se taper les fesses par terre. Un goût de marron ultra présent, très généreux et peu sucré. Quant à la crêpe, croustillante, bien beurrée et légère, elle se marie à merveille avec cette pâte maison. On adore.
Le prix
Artur voulait glisser ses prix entre ses deux principaux concurrents, mission accomplie. Avec une «complète» à 17,50 francs, cette nouvelle adresse lausannoise n’a pas succombé à la tentation d’ennoblir la crêpe et c’est une bonne nouvelle.
La note finale:
A noter, enfin, que ces trois crêperies lausannoises ont le bon goût d’importer leur farine de sarrasin directement depuis la Bretagne.
