La prog du Montreux Jazz est «irrationnelle économiquement»
watson: On lance les festivités avec Raye, qui revient pour la 3e fois de suite, avec un show conçu spécialement pour Montreux. Pourquoi ce choix et à quoi peut-on s’attendre?
Mathieu Jaton: C’est un très beau cadeau pour les 60 ans, d’ouvrir avec Raye. Elle a fait deux prestations incroyables à la Scène du Lac, notamment en ouverture de Janelle Monáe. Et là, on a une création totale, exclusive pour Montreux. On va complètement réinventer la salle pour elle, avec des invités.
Elle incarne tout ce que j’aime dans la musique et dans l’ADN du festival: une capacité vocale et musicale dingue, très liée au jazz, mais aussi cette liberté de naviguer entre les styles, hip-hop, funk, pop… Elle a un groupe ultra performant et une ouverture totale. Pour moi, elle incarne vraiment Montreux aujourd’hui.
Justement, entre cette «nouvelle» figure et des artistes historiques comme Charles Lloyd, il y a beaucoup de symboles.
Oui, mais ce ne sont pas des symboles forcés. Ce que j’aime, c’est quand il y a une vraie histoire. Charles Lloyd, c’est incroyable: il a 88 ans, il était là en 1967 pour la première édition, et il revient pour les 60 ans, sur un plateau avec Gregory Porter. Ce n’est pas un grand écart, c’est une représentation de ce qu’est la musique aujourd’hui: sans barrières, sans stéréotypes.
On construit une partition cohérente, avec une intensité, un parcours. On travaille ça presque comme des orfèvres pour essayer de faire de ces 32 soirées une vraie proposition.
Autre symbole: Deep Purple, qui a une histoire très particulière avec Montreux…
Oui, c’est toute l’histoire du festival. A la fin des années 60, Claude Nobs ouvre déjà avec une vision plus large du jazz, qui inclut des influences soul, afro-américaines, puis latino. Quand il invite Santana en 1971, il se fait critiquer: «Ce n’est plus du jazz». Puis arrivent les concerts de rock, Frank Zappa… et le Casino qui brûle en 1971. Deep Purple est là à ce moment-là, en train d’enregistrer à Montreux. Ils voient le feu et écrivent Smoke on the Water.
Et ce morceau de rock devient, paradoxalement, un des hymnes du Montreux Jazz Festival. C’est ça que j’adore: 60 ans plus tard, on débat encore de ce qui est du jazz ou non. Mais Montreux, c’est justement tout ça.
Le festival fait aussi de plus en plus de place à des genres comme le latino, le rap ou l’électro. Comment ça s’inscrit dans l’évolution de Montreux?
La musique latino, par exemple, est là depuis les années 70 avec Santana, qui va être très décrié, mais aussi la musique brésilienne... Montreux a été une porte d’entrée en Europe pour beaucoup d’artistes brésiliens. Aujourd’hui, ça s’étend: Cuba, Colombie, Venezuela, le reggaeton… Mais on ne raisonne pas par pays ou par styles. C’est un tout. Ce qui me touche, c’est quand des artistes disent que jouer ici est un rêve, parce que toutes leurs influences y sont passées.
C’est dans l’ADN du festival de soigner ses liens avec ses artistes amis et de pouvoir proposer des moments hors du temps.
Les travaux au 2M2C sont finis, le festival revient dans ses salles historiques. La Scène du Lac et ses aléas météo ne vont pas vous manquer?
Si, bien sûr. Et tant mieux! La Scène du Lac était une expérience incroyable, née d’un moment particulier. Mais j’aime ce côté éphémère. On n’est pas là pour faire un copier-coller chaque année. On revient au Centre de Congrès, mais avec de nouveaux espaces, des clubs électro...
L’idée, c’est de pouvoir vivre une soirée en mouvement: descendre aux quais, remonter dans un club, aller voir une scène gratuite… C’est ça que j’aime.
Vous parlez d’expérience: on rajoute des podiums dans les salles, un accès au lac, de nombreuses exclusivités… Ça a un coût, est-ce que ça se répercute sur le prix des billets?
Oui, évidemment, ça a un coût. Mais l’ADN de Montreux, c’est l’hospitalité. Pour moi, la question, c’est de se demander quelle expérience on propose? On est dans une salle de 4000 places avec des artistes qui jouent parfois devant 100 000 personnes, comme Lewis Capaldi qui remplit deux fois Hyde Park. Et on rapproche encore plus le public avec des podiums.
Ce sont deux choses différentes. On essaie d’être justes. Et parfois, on renonce à certains artistes parce qu'entre le cachet qu'on doit payer, le prix du billet qu'on devra faire, ça ne va pas correspondre au public. Des fois on prend des risques, des fois on réussit, des fois on se plante, mais ça fait partie du jeu.
Il y a aussi des imprévus. Bruel et Gims, tous deux attendus dans des festivals romands cet été, sont dans le viseur de la justice… Comment on appréhende ça aujourd’hui en montant une prog?
Ça fait partie des risques du métier. A Montreux, vous avez plus de 60 concerts payants, 500 concerts gratuits. Le risque existe, on ne peut pas tout anticiper. On a parfois des indices; là en l'occurrence, je pense que pour les programmateurs des artistes mentionnés, il n'y en avait pas.
En tant que promoteurs, on peut se retrouver au milieu d'une spirale, et c'est difficile de se positionner. La géopolitique joue un grand rôle aussi. Les festivals deviennent une sorte de boîte de résonance. Nous, on essaie toujours de mettre la musique en priorité. Après, il y a des fois des lignes rouges...
Penchons-nous sur cette prog. Tyla, qui avait annulé en 2024, est à nouveau à l’affiche. A quoi peut-on s’attendre?
A quelque chose d’aussi coloré que l’affiche du festival! J’imagine un show très visuel, très dansé, avec une forte identité.
Probablement moins de musiciens sur scène, mais beaucoup plus de mise en scène, de chorégraphies, d’énergie. Un show façon Lil Nas X: très construit, très visuel, avec une esthétique forte. Et je pense que ça va être assez particulier, dans la même veine que des artistes comme PinkPantheress ou Zara Larsson. Il y a une vraie direction artistique derrière.
Sting, lui, traverse les décennies et revient encore à Montreux. Qu’est-ce qu’il représente pour le festival?
C’est un artiste qui me fascine. Il a traversé les époques avec une solidité artistique impressionnante. Il joue énormément, encore aujourd’hui, avec des tournées très denses. Et ce qui est fascinant, c’est la constance: vous allez voir Sting en concert, vous savez que vous allez vivre un moment incroyable. Il fait partie de cette génération d’artistes qui ont une endurance incroyable. Ils n’ont pas trois hits, ils en ont 50, avec des concerts de 2 heures 30 où ils déroulent.
Sting, pour ça, est précieux. En plus, sur scène, il est toujours impeccable. Sa voix est intacte, les musiciens sont exceptionnels. Pour un anniversaire comme les 60 ans, c’est fantastique d’avoir des artistes comme lui.
Juste avant lui, il y aura Maro…
(Il sourit) Coup de cœur! Maro, c’est une petite pépite, une douceur incroyable, une vraie sensibilité, une voix très particulière. Elle a un talent évident. Je suis vraiment heureux de voir le chemin qu’elle est en train de prendre.
Et le fait de la programmer avant Sting, ce qu’il a accepté immédiatement, lui offre une visibilité énorme. Et qu’elle mérite.
Guitarricadelafuente... (Il sourit) Coup de cœur aussi?
Tellement! Au-delà des grandes stars, ce qui me fait vibrer, ce sont ces coups de cœur. Il y en a quatre ou cinq… Guitarricadelafuente en fait partie. Il a une écriture très forte, très personnelle, avec une influence flamenco qui me touche beaucoup.
Il est programmé sur la même soirée que Conan Gray, et c’est intéressant parce que ce sont deux auteurs-compositeurs, ce qui devient presque rare aujourd’hui. Quand on creuse leur parcours, il y a des choses qui les relient.
On a le fado avec Maro, même si ça n’est pas une artiste fado, elle est inspirée par ces influences… Et on passe à quelque chose de plus flamenco avec Guitarricadelafuente. Et ça, c’est très Montreux.
Il y a aussi un joli plateau avec Liniker et Naïka…
Oui! Et ce qui est intéressant, c’est que Naïka est passée par notre programme Spotlight. Elle fait partie de ces artistes qu’on a fait jouer devant 200 personnes au Villars Palace, parfois même sans label...
Et très vite, leurs trajectoires explosent. C’est le cas de Sienna Spiro aussi, qui revient cette année. L’année dernière, elle jouait au Casino, et l’année prochaine, elle part en tournée d’arénas. C’est ce travail d’accompagnement qui est essentiel pour nous. Créer un lien avec les artistes dès le début.
Justement, en plus de ceux qu'on a cités, quels sont les artistes moins connus pour lesquels vous aimeriez que le public soit curieux?
Il y a toujours cet équilibre. Souvent, un artiste est placé devant un autre plus connu, et le public vient pour la tête d’affiche. Mais pour moi, c’est là qu’il faut être curieux. Joy Crookes avec John Legend, par exemple. Beaucoup viendront pour lui, mais elle mérite qu’on s’y intéresse. Elle représente cette nouvelle génération de la soul, très inspirée, qui se revendique aussi de figures comme Nina Simone. On construit vraiment les soirées dans cette logique. Une première partie n’est pas là pour «faire patienter», mais pour enrichir l’expérience.
Côté électro, qu’est-ce qui va nous faire vibrer dans cette programmation?
Pour moi, la soirée Adriatique et Ben Böhmer est exceptionnelle. Adriatique, c’est un groupe suisse majeur, mais qu’on voit souvent plus à l’international qu’ici. C’est une première à Montreux, et ça fait longtemps qu’on les suit. Les réunir avec Ben Böhmer sur la même soirée, c’est très fort.
C’est ce que j’appelle une soirée électro atmosphérique, dans la lignée de ce qu’on a pu faire sur la Scène du Lac. Et à côté, il y a une autre proposition, beaucoup plus radicale, avec Ascendant Vierge et ¥ØU$UK€ ¥UK1MAT$U. Là, on est dans quelque chose de plus expérimental, plus explosif. Encore une fois, pas de barrières: on explore différentes facettes de l’électro.
En sortant de la conférence de presse, j’ai entendu certains de mes confrères parler d’une édition incroyable pour les 60 ans, d’autres disent ne pas avoir eu l’effet «wow»...
Quand on organise un festival, on ne peut pas satisfaire tout le monde de la même manière. Certains vont attendre une programmation précise, d’autres une expérience globale. Pour certains, ce sera la possibilité de se baigner dans le lac, pour d’autres, un concert en particulier. Pour d’autres encore, une découverte sur une petite scène, alors que certains ne voient aucun concert et profitent juste de l’ambiance sur les quais en mangeant un plat thaï. Ce qui compte pour nous, c’est d’être alignés avec notre ADN.
Et vous, votre Montreux idéal?
Moi, c’est l’expérience totale. J’aime pouvoir vivre plusieurs choses dans une même soirée: un moment de forte intensité musicale, puis quelque chose de plus social, puis une découverte.
C’est ça que j’aimais déjà quand j’étais spectateur à Montreux. Et c’est ça qu’on essaie de recréer: cette sensation qu’à tout moment, quelque chose peut arriver.
