Pourquoi le patron d’UBS craint pour 6000 emplois
Certaines grandes entreprises engagent de coûteux lobbyistes pour défendre leurs intérêts auprès du monde politique. Et puis il y a UBS: son patron se charge lui-même de ce travail. Depuis des mois, Sergio Ermotti milite pour une réglementation d’UBS qu’il juge «raisonnable» et combat les projets du Conseil fédéral, qu’il qualifie d’«extrêmes». Peu de dirigeants d’entreprises cotées en Bourse s’exposeraient autant.
«J’ai maintenant 66 ans et je peux me permettre de dire ce que je pense», explique Sergio Ermotti dans le podcast Die Wirtschaftsfrage. Il ne veut pas que, dans quelques années, quelqu’un lui reproche: «Pourquoi n’avez-vous pas parlé clairement?» Après tout, ces questions ne concernent pas seulement UBS et ses collaborateurs, mais l’ensemble de l’économie.
La stratégie du Tessinois a permis à UBS de prendre l’avantage, du moins provisoirement. Le 31 août, la Commission de l’économie du Conseil des Etats a fait un pas important en direction de la banque. Reste à savoir si cet avantage tiendra. La décision tombera jeudi: la Chambre haute du Parlement suivra-t-elle l’avis de sa commission?
Celle-ci ne propose pas de réduire les exigences en matière de fonds propres. Comme le Conseil fédéral, elle souhaite qu’UBS couvre à l’avenir intégralement par des fonds propres, au niveau de sa maison mère suisse, ses participations dans ses filiales étrangères.
La différence décisive réside dans la nature de ces fonds propres: le Conseil fédéral souhaite qu’ils soient entièrement constitués de fonds propres de base durs. La majorité de la commission veut en revanche autoriser que jusqu’à la moitié soit couverte par des fonds propres AT1. Parallèlement, ces instruments AT1 devraient intervenir plus tôt en cas de crise: si le ratio de fonds propres de base durs descendait sous la barre d’environ 11%, les dividendes et les rachats d’actions seraient notamment suspendus et les bonus réduits.
La menace d’un référendum ne l'inquiète pas
A gauche, certains menacent déjà de lancer un référendum si le Parlement devait effectivement assouplir le projet. Une perspective qui ne devrait guère impressionner Sergio Ermotti. Car si une loi jugée «favorable aux banques» était rejetée dans les urnes, la réglementation actuelle resterait en principe en vigueur, et cette solution serait encore plus avantageuse pour UBS. Le Conseil fédéral pourrait certes tenter de durcir les règles par voie d’ordonnance. Mais après une décision contraire du Parlement, une telle initiative unilatérale serait délicate du point de vue du droit constitutionnel.
A l’approche des décisions de la commission et du Conseil des Etats, Sergio Ermotti met en avant les conséquences pour l’ensemble de l’économie. Selon ses calculs, une réglementation bancaire «extrême» coûterait cher à la Suisse: 34 milliards de francs de création de valeur en moins, 6,4 milliards de recettes fiscales perdues et quelque 6000 emplois supprimés.
Il s’appuie sur une étude de l’institut de recherche BAK Economics, commandée par UBS. Celle-ci explique ces coûts élevés pour l’économie par des crédits plus chers et plus difficiles à obtenir, une baisse des investissements et une perte d’attractivité de la place financière. BAK et Sergio Ermotti ne sont d’ailleurs pas les seuls à mettre en garde contre des suppressions d’emplois: l’Association suisse des employés de banque estime que jusqu’à 10 000 postes pourraient être menacés.
Comment protéger au mieux les contribuables?
Sergio Ermotti souligne qu’il faut suffisamment de fonds propres pour garantir la sécurité de la banque, «mais pas trop non plus, car personne n’achète deux fois la même assurance». Il compare les exigences supplémentaires à la situation d’un sprinteur lors d’une finale olympique:
Le patron d’UBS rejette également l’argument selon lequel, puisque la banque se porte actuellement très bien, elle pourrait sans problème supporter entre 20 et 26 milliards de francs de fonds propres supplémentaires.
Le principal argument des partisans de règles strictes en matière de fonds propres est la protection des contribuables. Sergio Ermotti retourne cet argument. Lorsqu’une banque se retrouve en difficulté et a besoin de capitaux, l’Etat ne doit précisément pas constituer la première ligne de défense. «Ce doivent être les actionnaires», dit-il. Mais pour cela, les investisseurs doivent pouvoir espérer un rendement compétitif. Or, c’est précisément ce rendement que Sergio Ermotti estime menacé. Et cela serait mauvais pour les contribuables, affirme-t-il dans le podcast, enregistré avant la décision de la commission du Conseil des Etats.
La manière très offensive dont Sergio Ermotti intervient dans le débat n’est pas la seule chose inhabituelle. La ministre des Finances Karin Keller-Sutter a elle aussi adopté une position peu commune en critiquant la décision de la commission avant même que le Conseil des Etats n’ait examiné le projet. «Ce ne sont pas les intérêts des contribuables qui l’ont emporté», a-t-elle déclaré à CH Media.
Des critiques envers les autorités de surveillance
Sergio Ermotti est convaincu que le Conseil fédéral tire les mauvaises conclusions de l’effondrement de Credit Suisse. Selon lui, la banque n’a pas principalement échoué en raison d’un manque de fonds propres, mais à cause d’une mauvaise stratégie et d’une gestion des risques déficiente.
Les autorités de surveillance auraient elles aussi failli: la Finma et la Banque nationale auraient fait «trop de concessions» et seraient «restées trop discrètes pendant trop longtemps». Aujourd’hui, critique le patron d'UBS, tout le monde semble soudain avoir un avis tranché sur la réglementation, alors qu’un silence étonnant avait entouré Credit Suisse pendant des années.
Il faut donc améliorer la réglementation et la surveillance, estime le patron d’UBS, mais de manière «ciblée», «proportionnée» et coordonnée au niveau international.
Traduit et adapté de l'allemand
