«C'est la clé du succès»: le patron d’UBS se confie
UBS se porte beaucoup mieux que prévu: près de six milliards de dollars de bénéfice au premier semestre. Quelles en sont les principales raisons?
Sergio P. Ermotti: Lorsque UBS a repris Credit Suisse il y a un peu plus de trois ans, de nombreux analystes avaient des attentes plutôt modestes. Pour notre part, nous avons toujours été convaincus qu'à force de travail et au prix de décisions parfois difficiles, nous pourrions créer de la valeur à long terme, pour nos clients, nos collaborateurs, nos actionnaires et pour la Suisse. Outre la solidité de nos revenus, cela s'explique surtout des synergies et des économies.
On constate donc aujourd'hui tout l'effet de ces mesures d'économies sur les bénéfices?
Le potentiel de la banque issue de la fusion commence aujourd'hui à se déployer pleinement. Nous sommes pratiquement arrivés au terme de l'intégration de Credit Suisse.
A l'époque, lors de cette journée historique de mars 2023, beaucoup se demandaient si Credit Suisse n'avait pas été vendu pour une bouchée de pain (trois milliards de francs). A la lumière de vos bénéfices actuels, cela se confirme.
On ne peut pas en arriver à cette conclusion! A l'époque, parler d'une bonne affaire, ça faisait peut-être une belle une pour les journaux. Aujourd'hui, on observe une réalité plus nuancée. Si vous regardez le rendement de nos fonds propres de base au premier semestre 2026, il se situe au même niveau que celui d'UBS en 2022.
Donc, UBS a payé cher pendant trois ans pour ce rachat.
Exactement. Nous avons traversé ce que l'on pourrait appeler un «trou de rentabilité»: de l'argent que les actionnaires d'UBS ont dû engager pour rendre cette restructuration possible. C'est pourquoi le prix d'acquisition fixé à l'époque était le bon. Nous avons repris une banque qui perdait de l'argent sur le plan opérationnel.
Depuis le 19 mars 2023, l'action UBS est passée de 17,30 francs à plus de 43 francs, soit une hausse de 150%. Dans cette perspective, vos actionnaires ont tout de même énormément bénéficié de l'opération Credit Suisse.
On ne peut se limiter à l'évolution du cours de l'action UBS. Si l'on compare notre performance boursière à celle de nos concurrents, UBS vaut aujourd'hui près de 20 milliards de moins en Bourse en raison du rachat de Credit Suisse. Et ce, alors même que nous l'avons intégré en un temps record et que nous sommes un partenaire solide pour nos clients, en Suisse comme à l'international.
Vous faites sans doute allusion à la réglementation, mais nous y reviendrons. Restons sur les bénéfices. Ils proviennent aussi des nouveaux capitaux confiés à votre gestion de fortune: vous enregistrez chaque mois environ dix milliards de dollars d'argent frais. Cette dynamique va-t-elle se poursuivre?
Nous avions indiqué vouloir attirer environ 100 milliards de dollars de nouveaux capitaux par an durant les premières années, avant de viser ensuite les 200 milliards.
UBS affiche à nouveau des bénéfices élevés dans sa banque d'investissement, alors même que vous l'avez réduite. On peut s'interroger sur vos méthodes. Reprenez-vous davantage de risques?
Non. Nos actifs pondérés en fonction des risques ainsi que l'utilisation de notre bilan sont restés stables. Nos résultats sont solides parce que nous sommes très actifs dans les activités d'intermédiation. Nous avons investi dans la technologie, nous sommes performants dans le courtage et dans la mise en relation entre clients institutionnels et privés. Notre banque d'investissement se concentre sur le négoce, la recherche, les opérations sur les marchés des capitaux, les introductions en Bourse et des activités similaires.
UBS économisera au total 13,5 milliards de dollars d'ici à la fin de l'année, grâce à l'intégration de Credit Suisse. Que reste-t-il aujourd'hui de l'ancien Credit Suisse, autrefois si prestigieux?
Enormément de choses. Les activités des deux banques se ressemblaient dans de nombreux domaines, ce qui a permis des synergies. Mais elles étaient aussi très complémentaires dans bien des secteurs. En Asie, par exemple, Credit Suisse existait sur certains marchés où UBS n'avait aucune activité dans la gestion de fortune. De nombreux excellents collaborateurs sont également restés.
Les collaborateurs licenciés retrouvent-ils un emploi sur le marché du travail actuel?
Nous avons dû prendre des décisions douloureuses et beaucoup de collaborateurs nous ont quitté, non pas par manque de compétences, mais parce qu'il fallait éliminer les doublons. Nous accordons une grande importance à la formation et à la formation continue. Nos collaborateurs doivent être bien préparés, non seulement pour UBS et nos clients actuels, mais aussi pour rester compétitifs sur le marché du travail à long terme.
Il y a trois ans, UBS et Credit Suisse employaient ensemble environ 120 000 personnes. Ce chiffre dépasse à peine les 99 000 aujourd'hui. Les effectifs sont donc tombés pour la première fois sous la barre des 100 000. Cette baisse va-t-elle se poursuivre?
Il faut replacer les choses dans leur contexte. Et tenir compte des collaborateurs externes qui travaillent, dans les faits, presque exclusivement pour UBS ou Credit Suisse. En les ajoutant aux effectifs internes, nous comptons environ 112 000 postes.
L'intégration de Credit Suisse presque achevée, on parle déjà de la révolution de l'intelligence artificielle. Va-t-elle provoquer une nouvelle vague de licenciements?
Elle va certainement simplifier de nombreux processus au cours des deux ou trois prochaines années. Certaines tâches disparaîtront et, avec elles, peut-être aussi certains emplois. Dans le même temps, des missions et des métiers verront le jour. L'essentiel est de continuer à croître. La croissance est la condition indispensable à la création d'emplois. Je travaille dans le secteur bancaire depuis plus de 50 ans…
…vous avez commencé comme apprenti.
Oui, et j'ai connu de nombreuses révolutions technologiques. A chaque fois, la technologie a profondément transformé notre métier. Certaines professions ont disparu, d'autres sont apparues. Pourtant, nous employons aujourd'hui davantage de personnes qu'autrefois. Pourquoi? Parce que nous avons grandi.
Voulez-vous dire par là que la classe politique suisse ne souhaite plus voir les entreprises se développer?
Le Conseil fédéral veut durcir les règles parce qu'UBS est devenue une banque très importante pour une économie aussi petite que celle de la Suisse… Je n'irai pas jusque-là, mais:
Si la Suisse et son économie se développent, une banque doit au minimum croître au même rythme que le produit intérieur brut.
Même lorsqu'elle a déjà l'ampleur d'UBS?
A l'échelle mondiale, nous occupons environ la 20ᵉ place, tout comme la Suisse figure à peu près au 20ᵉ rang des plus grandes économies du monde. La taille de la banque n'est donc pas le véritable problème. Ce qui compte, c'est ce que nous faisons et la manière dont nous le faisons. Nous avons un positionnement clair et nous gérons nos risques avec prudence.
Pourquoi UBS prévoit-elle encore de racheter pour trois milliards de dollars de ses propres actions d'ici un an alors que, dans le même temps, on lui demande de renforcer ses fonds propres?
Personne ne conteste qu'UBS soit capable de générer les capitaux nécessaires pour satisfaire d'éventuelles nouvelles exigences réglementaires.
Les propriétaires de la banque, c'est-à-dire les actionnaires, doivent aussi bénéficier de la réussite de l'entreprise. Les rachats d'actions sont beaucoup plus flexibles que les dividendes. Réduire un dividende reste très difficile. En revanche, nous pouvons interrompre à tout moment un programme de rachat d'actions si ces capitaux sont nécessaires ailleurs.
Au vu de vos bénéfices, il serait pourtant facile de mobiliser 20 ou 22 milliards de francs supplémentaires de fonds propres. De quoi largement satisfaire le Conseil fédéral!
Cela revient un peu à dire que les droits de douane américains ne posent aucun problème aux exportateurs suisses parce qu'ils peuvent facilement en supporter le coût. Ou encore que, puisque la Suisse est un pays riche, une hausse des droits de douane américains n'aurait aucune importance.
Sauf que, contrairement aux droits de douane, qui partent aux Etats-Unis, ces fonds propres supplémentaires constitueraient une forme d'assurance. Ils rendraient UBS plus sûre.
Vingt-deux milliards, c'est une somme considérable. Ce serait du capital immobilisé, qui ne profiterait à personne. Du capital mort. Si l'on reprend votre comparaison, nous sommes déjà largement assurés. UBS est soumise à l'une des réglementations sur les fonds propres les plus strictes au monde. Personne ne souscrit deux assurances contre le même risque.
Le projet de révision de la loi sur les banques, qui prévoit de nouvelles exigences de fonds propres pour les filiales étrangères, sera bientôt examiné par le Parlement. Avez-vous une proposition de compromis?
Nous ne participons à aucune négociation. Si négociation il devait y avoir, elle concernerait le Conseil fédéral et le Parlement.
Vous laissez donc désormais les responsables politiques suivre leur processus sans intervenir?
Nous avons pris position dès le début en nous appuyant sur des faits. Il faut tirer les bonnes leçons de la crise de Credit Suisse: procéder à des adaptations ciblées de la réglementation, cohérentes et capables de mener à un équilibre entre sécurité et compétitivité.
Vous êtes pourtant assez isolés sur cette position. La Banque nationale suisse, la Finma et les banques régionales soutiennent le projet.
Là encore, les faits racontent une autre histoire. Prenez les résultats de la consultation sur le projet du Conseil fédéral. Au total, 69% des prises de position s'y opposaient, 7% ne formulaient pas de position claire et seulement 24% le soutenaient. Parmi les cantons, 70% ont refusé, 10% ne se sont pas clairement prononcés et 20% ont approuvé. Quant aux associations, leur taux d'opposition atteint même 89%. Le constat est sans équivoque.
Si le Parlement assouplit le projet en faveur d'UBS, un référendum est quasiment certain. Souhaitez-vous vraiment qu'il y ait une votation populaire?
Cela fait partie du processus politique suisse. Je ne redoute pas de passer par les urnes. Si le référendum aboutissait et que le projet était rejeté, que se passerait-il? Nous reviendrions simplement au cadre réglementaire actuel. Ce n'est à mon sens pas l'objectif. Il ne faut pas se laisser intimider par la perspective d'un référendum. J'espère qu'on trouvera une solution raisonnable. Au final, la décision appartiendra aux responsables politiques et, peut-être, au peuple, le souverain. Et c'est très bien ainsi.
On a presque l'impression qu'une votation vous réjouirait.
Je ne pense pas que la Suisse souhaite s'autoflageller. Mais nous respectons pleinement chaque processus démocratique.
Au sein de la classe politique, on entend parfois dire que tant que Sergio Ermotti est là, il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Mais qu'un nouveau Marcel Ospel pourrait lui succéder un jour et reprendre des risques considérables. C'est pourquoi il faut un cadre légal très strict.
On ne parle pas de moi, mais d'UBS. La meilleure preuve de sa solidité reste le mois de mars 2023, quand elle a été capable du rachat. A cette époque, je n'étais même pas chez UBS. D'autres personnes se sont chargées de cette mission historique. Ensuite, nous l'avons menée à bien ensemble. Cela montre que nous avons construit quelque chose de durable. Nous sommes les premiers à vouloir protéger les contribuables.
Au vu des bons résultats de la banque et de ses perspectives favorables, le scénario d'un départ vers les Etats-Unis est-il désormais définitivement écarté? Les responsables politiques peuvent-ils être rassurés sur ce point?
Nous n'avons jamais évoqué ce scénario.
Mais les actionnaires étrangers, qui sont majoritaires, exercent une certaine pression, et le gouvernement américain verrait sans doute cette perspective d'un bon œil.
La banque appartient aux actionnaires et ce sont eux qui, en dernier ressort, décident de son avenir. Notre objectif demeure toutefois de clore définitivement ce débat en démontrant notre performance sur la durée. Et en prouvant que nous créons de la valeur et que nous pouvons continuer à réussir depuis la Suisse.
Mais, naturellement, les propriétaires d'une entreprise examinent toujours les conditions offertes par un site d'implantation.
A posteriori, était-il judicieux de révéler publiquement votre conflit avec le Conseil fédéral, et plus particulièrement avec la ministre des finances, Karin Keller-Sutter?
Cette personnalisation est le fait des médias. Pour ma part, je n'ai jamais cherché une confrontation publique.
Vous n'avez pas non plus semblé beaucoup sur la retenue.
Ce que nous faisons, c'est défendre une présentation transparente des faits. Nous voulons que les responsables politiques et l'opinion publique connaissent notre point de vue. Je ne peux donc pas me taire quand on déforme la réalité.
Resterez-vous directeur général jusqu'à la fin du processus politique? Le Financial Times avait un temps évoqué votre départ pour avril 2027.
Le président du conseil d'administration et moi-même avons clairement écarté un départ dans un avenir proche. L'intégration de Credit Suisse touche à sa fin, mais pas la question de la réglementation. Nous nous attelons également à nos projets de croissance pour l'après-intégration ainsi qu'à des enjeux technologiques majeurs, notamment l'intelligence artificielle.
Rien qui ne laisse songer à un départ imminent.
De nombreux dossiers importants restent à régler. J'y travaille avec la direction générale du groupe et le conseil d'administration.
Certains actionnaires vous verraient bien devenir président du conseil d'administration par la suite.
Je me consacre entièrement aux sujets dont nous venons de parler. Je suis directeur général, Colm Kelleher est président du conseil d'administration, et il n'y a pas de raison que cela change dans l'immédiat.
UBS figure parmi les vingt premières banques de la planète, tandis que l'équipe de Suisse a terminé parmi les huit meilleures équipes de la Coupe du monde. En tant que sponsor principal, êtes-vous satisfait?
Pour nous, le sponsoring de l'équipe nationale s'inscrit dans un engagement plus large en Suisse, en faveur du sport, de la culture et de la société. Je pense que beaucoup d'Helvètes ont été fiers de voir leur équipe franchir un nouveau palier. Moi aussi. Juste après le match contre l'Argentine, j'étais toutefois un peu déçu, car nous étions tout près d'accomplir un exploit encore plus grand.
On vient d'apprendre que le carton jaune-rouge infligé à Breel Embolo n'était pas conforme au règlement. Comme si la Fifa avait tellement de règles que même les arbitres d'une Coupe du monde s'y perdent.
Cela me rappelle étrangement quelque chose… (rires).
(Adaptation en français: Valentine Zenker)
