Le Groenland se barricade contre ce projet des alliés de Trump
Les 15 premiers conteneurs bleus et plusieurs engins de chantier lourds sont déjà installés près de la piste poussiéreuse d'un aérodrome de l'est du Groenland. C'est ici, au cœur de la toundra arctique de la péninsule de Nunap Qeqqa, que doit bientôt débuter une aventure pétrolière. Une aventure américaine, pas forcément groenlandaise.
Les conteneurs ont été acheminés la semaine dernière par cargo depuis le fjord voisin, malgré l'interdiction des autorités groenlandaises. C'est un nouveau coup porté à la confiance sur cette île, où la méfiance envers les Etats-Unis ne cesse de grandir.
L'entreprise américaine Greenland Energy prévoit de réaliser des forages pétroliers sur cette péninsule libre de glace, située à proximité de l'un des plus grands parcs nationaux du monde. Selon les dirigeants de Greenland Energy, le sous-sol recèlerait d'immenses gisements: de quoi faire du Groenland un deuxième Alaska.
L'entreprise texane détient l'une des dernières licences encore valables. En effet, le Groenland a interdit l'exploitation pétrolière en 2021, mais les autorisations délivrées auparavant restent en vigueur. Greenland Energy en a obtenu une par l'intermédiaire d'une société britannique. Et les Américains sont pressés.
Des forages exploratoires sont prévus dès le mois d'octobre, alors que plusieurs autorisations des autorités groenlandaises – notamment pour le dépôt de matériel sur le littoral – n'ont toujours pas été délivrées et que les évaluations environnementales n'ont pas encore été réalisées. Sur l'île, le projet suscite une vive inquiétude, d'autant que Donald Trump s'invite dans le dossier.
Le pétrole au service des ambitions américaines
Vendredi dernier, le président américain a une nouvelle fois affiché ses ambitions. Lors d'une émission de radio, il a assuré que les Etats-Unis prendraient le «contrôle opérationnel» du Groenland avant la fin de son mandat, en 2029. «Vous pouvez en être sûr», a-t-il lancé au journaliste qui l'interrogeait sur ce scénario.
Début juillet déjà, lors du sommet de l'Otan en Turquie, Donald Trump avait réaffirmé ses prétentions sur l'île. Manifestement impatient, il ne semble pas croire que les négociations engagées depuis janvier avec le Danemark et le Groenland déboucheront sur une issue qui lui convienne. De nombreux Groenlandais craignent que les Etats-Unis, grâce à leur puissance financière et à leur influence économique, ne mettent ce projet pétrolier au service de leurs ambitions géopolitiques.
Pour Gorm Winther, politologue émérite des universités de Nuuk et d'Aalborg, la politique étrangère américaine est largement dictée par les intérêts des grands groupes:
Un examen de la structure de Greenland Energy révèle plusieurs liens avec le président américain. Parmi les soutiens du projet figurent des investisseurs proches de Donald Trump, le célèbre animateur de télévision Phil McGraw, qui vante les mérites du projet, ainsi que Carol Craig, qui a servi dans la marine américaine. Elle est également fondatrice d'une entreprise qui participe au développement du bouclier antimissile Golden Dome, que Donald Trump prévoit de déployer au Groenland.
L'émissaire spécial de Donald Trump pour le Groenland, Jeff Landry, est allé encore plus loin. En mai, il a évoqué un accord majeur pour l'île – et le reste du monde –, notamment au regard du blocus commercial provoqué par la guerre avec l'Iran.
Selon lui, le Groenland pourrait exporter «deux millions de barils de pétrole par jour» en quelques mois. Des chiffres encore plus ambitieux que les prévisions déjà très optimistes avancées par Greenland Energy au printemps pour séduire les investisseurs.
Des promesses pour appâter la population
L'entreprise texane se montre désormais un peu plus prudente. Lors d'une visite à Ittoqqortoormiit, seul village situé à plusieurs centaines de kilomètres autour de la zone de forage, son directeur Robert Price a reconnu qu'il était encore impossible d'évaluer le volume réel des gisements. Il a néanmoins promis aux 350 habitants des salaires mirobolants s'ils acceptaient de travailler pour son entreprise.
Mais les préoccupations des habitants sont tout autres. Leur village, reconnaissable à ses maisons en bois colorées, n'est ravitaillé par bateau que deux fois par an, la mer étant prise par les glaces le reste du temps. Quant aux liaisons aériennes, elles ne desservent que l'Islande, sans vol direct vers d'autres localités du Groenland. Dans ce contexte, la culture traditionnelle et la chasse demeurent essentielles.
Les habitants ont demandé à Price comment leur terre natale, leurs zones de chasse et de pêche seraient protégés contre une éventuelle pollution, et quel rôle jouait Donald Trump dans ce projet pétrolier. Price s'est voulu rassurant, tout en éludant les questions. Lorsque les médias locaux ont tenté de l'interroger, il a répondu qu'il n'avait pas le temps: son hélicoptère l'attendait.
Des géologues et plusieurs responsables politiques groenlandais critiquent les prévisions jugées beaucoup trop optimistes de l'entreprise, l'absence d'autorisations, un calendrier irréaliste et le manque d'informations données à la population. Après le débarquement prématuré du matériel de forage, l'Autorité des ressources minérales a adressé un avertissement à Greenland Energy. L'entreprise s'est engagée à respecter les règles à l'avenir.
La population, elle, s’est exprimée plus clairement. En juillet, des manifestations contre le projet pétrolier ont été organisées dans plusieurs localités. A Nuuk, la capitale, le chef du gouvernement groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a déclaré comprendre les inquiétudes des habitants de Ittoqqortoormiit.
Mais cela n'empêche toutefois pas de nouveaux convois de matériel, financés par Greenland Energy, ainsi qu'une plateforme de forage canadienne, d'être déjà en route vers le Groenland. (trad.: mrs)
