Dans les heures qui suivent l'annonce historique du président Joe Biden de retirer sa candidature, la résidence de la vice-présidente à Washington bouillonne. En sweat à capuche, pantalon de survêt' et baskets, Kamala Harris s'active pour dégoter des soutiens. Entre deux coups de fil (une centaine au total), la démocrate de 59 ans endosse une autre responsabilité. Tout aussi essentielle.
Gérer le ravitaillement et les repas de son staff. Au menu? Salades et sandwichs à midi, pizzas le soir, indique le bien informé Axios. Agrémentées, évidemment, de sa «garniture préférée». Les anchois.
Rien d'étonnant de la part de la vice-présidente la plus gourmande de l'histoire politique américaine. Si elle accède à la Maison-Blanche, Kamala Harris deviendrait la première présidente dotée d'une authentique et profonde passion pour la cuisine.
Amour qu'elle assouvit depuis toute petite grâce à sa maman, d'origine indienne, qui la régalait à coups de dahl, idli et biscuits maison. «Quand j’étais enfant, je me souviens d’entendre les casseroles et de sentir la nourriture. Comme en transe, j’entrais dans la cuisine pour voir tout ce qui se passait d’incroyable», raconte la vice-présidente à Glamour, en 2018.
Sa mère, justement, la laissera avec un sage conseil: si elle aime tant manger, elle ferait mieux d'apprendre à cuisiner. La petite Kamala Harris met donc vite au point sa première spécialité: des oeufs brouillés, garnis de fromage découpé en forme de smiley. Une recette qu'elle achève de perfectionner vers l'âge de huit ans, au CE2.
Sa passion ne la quittera plus. Quand ce n'est pas une réforme du système pénal, c'est un morceau d'espadon ou des côtelettes de porc qui marinent entre les mains habiles de la procureure californienne, aussi à l’aise dans sa cuisine que dans une salle d’audience.
Au fil des promotions et de son ascension politique, une chose n'a pas changé dans la famille Harris. La tradition sacrée du «repas du dimanche soir». Sauf en cas d’urgence nationale ou de déplacement à l'étranger, c'est en cuisine que la vice-présidente passe son week-end. Ses préparatifs commencent parfois des heures à l’avance.
Un rituel qui la fait «se sentir normale», glisse-t-elle au magazine New York en 2018. Son «échappatoire», mais aussi un processus «méditatif» et un moyen de «garder le contrôle», contrairement aux batailles qu'elle mène au Sénat.
Alors quand elle affirme que la bouffe, c'est «sérieux», il faut la croire sur parole. Et lire sa description d'un dimanche en cuisine:
Et quand elle n'est pas derrière les fourneaux, c'est avec un livre de cuisine ou l'application de recettes du New York Times qu'elle aime se détendre. Vous pourrez aussi la croiser régulièrement dans les restaurants de Washington, où elle est réputée pour aller tester régulièrement de nouvelles adresses avec son mari... et son bon coup de fourchette.
Puisque vous le demandez, le branzino est un poisson. Et, oui: non seulement Kamala est connue pour être une cliente «très sympa» et s'y connaître en vin, elle «laisse un bon pourboire».
La vice-présidente n'a rien inventé. La nourriture est un outil politique depuis la nuit des temps. Qui n'a jamais vu un candidat en campagne se frotter à la spécialité régionale ou plein grillage de saucisses sur un stand?
La ripaille, en particulier quand elle est populaire, est moyen commode de se montrer proche du peuple. De prouver qu'on est un humain normal, et pas un mégalomane hors-sol. Une démonstration d'authenticité risquée, toutefois: beaucoup se sont pris les pieds dans le plat. Souvenez-vous du gouverneur de Floride, Ron DeSantis, ce monstre surpris en train d'avaler ses flans au chocolat... avec les doigts (!).
Un thème tellement sensible que le magazine spécialisé Eater a abouti à la triste conclusion que, peut-être, «les politiciens devraient simplement éviter la nourriture». Ce conseil ne s'applique pas à Kamala Harris.
Pour preuve, la démocrate en a fait une partie intégrante de sa première campagne présidentielle. En 2019, elle lance Cooking With Kamala, une série de vidéos publiée sur sa chaîne YouTube où elle manie les couteaux de chef avec assurance, transmet la recette de pommes au bacon de sa mère ou concocte encore des «cookies monstres» fourrés aux M&M's pour Halloween, aux côtés d'une jeune électrice démocrate.
C'est un succès. Grâce au contexte informel et décontracté que permet la cuisine, la candidate apparaît comme «charmante», «accessible» et peut librement parler de sa famille, de son identité et comment ces dernières ont influencé sa brillante carrière. «Cooking With Kamala parvient à ce que tout politicien espère à travers la nourriture: faire paraître Kamala réelle, terre à terre et relativement normale. Dans le paysage politique actuel, c’est rafraîchissant», s'enthousiasme The Eater.
Et quand ce n'est pas sur YouTube, c'est avec un live Instagram qu'elle apprend à préparer des boulettes de viande à la marocaine, tout en discutant de l’impact de la fermeture des restaurants avec la superstar Tom Colicchio, le Philippe Etchebest américain, en pleine pandémie de Covid-19.
Ce n'est pas qu'un coup de comm'. Sa passion a dégouliné jusque dans ses combats concrets au Sénat et à la Maison-Blanche, allant de la protection des employés des magasins d'alimentation à la lutte contre l'insécurité alimentaire et l'accès à l'eau potable.
Toutefois, si Kamala puise sa force dans cette passion, celle-ci lui a valu aussi quelques soucis et petits bad buzz savoureux. L'an dernier par exemple, en plein Thanksgiving, ses adversaires politiques s'insurgent face à son selfie de bons voeux, aux côtés de son mari et d'un plat à gratin. L'objet du délit? Une cuisinière à gaz, en fond.
«Le même genre de cuisinière que les démocrates veulent vous interdire de posséder!», s'étrangle le républicain Ted Cruz. Le sénateur faisait référence à l'interdiction des cuisinières et autres appareils fonctionnant au gaz naturel dans certaines villes californiennes contrôlées par les démocrates, telles que San Francisco et Berkeley.
L'attention de Kamalas Harris aux bons petits plats déteint même sur ses collaborateurs. En 2023, le staff de Kamala Harris s'est révolté contre la qualité inférieure des repas à bord d'Air Force Two, après avoir appris que les voyageurs à bord de l'avion présidentiel Air Force One se voyaient servir du «filet mignon» et des bières fraîches. Le personnel de la vice-présidente, lui, devait alors se contenter de «salades de pâtes froides, de chips préemballées et de sandwichs froids détrempés sur des petits pains blancs», selon Politico. Et, évidemment, se passer d'alcool, absent à bord.
Mais la présidente utilise également la bouffe pour se dépatouiller de situations gênantes. En mai dernier, quand un essaim de journalistes l'attend à la sortie d'un restaurant pour l'interroger sur les détails d'un accord de cessez-le-feu à Gaza, elle réplique: «Crevettes et gruau. C'est que vous vouliez savoir? Des crevettes et du gruau!», avant de sauter dans son SUV, les bras chargés de sacs de nourriture à l’emporter.
REPORTER: "Madam Vice President, Hamas says it accepted a ceasefire deal. Your reaction?"
— Breaking911 (@Breaking911) May 6, 2024
HARRIS: "Shrimp and grits!" pic.twitter.com/7NhubfkPXm
Alors qu'une campagne-éclair de 100 jours se profile pour la probable nominée du parti démocrate dans la course à la Maison-Blanche, il ne fait aucun doute que la nourriture fera partie intégrante de son aventure, en public comme en coulisses. Et peut-être qu'en bout de course, après la crème glacée de Joe Biden et les steaks-ketchup bien cuits de Donald Trump, Kamala Harris marquera son mandat présidentiel avec sa propre spécialité. Sa bolognaise légendaire.