Les manifestations en Iran mettent les minorités face à un dilemme
Lorsque les manifestations actuelles en Iran ont commencé au Grand Bazar de Téhéran le 28 décembre 2025, le gouvernement les a d'abord considérées comme gérables et temporaires. Les marchands des bazars ont toujours fait partie des groupes sociaux les plus conservateurs du pays, profondément ancrés dans la structure économique de l'Etat et étroitement liés au pouvoir politique.
Le gouvernement estimait donc que leurs protestations n'étaient pas de nature révolutionnaire et qu'il ne s'agissait que d'une campagne de pression de courte durée visant à stabiliser une monnaie, le rial, en chute libre et à freiner l'inflation – deux phénomènes menaçant directement les moyens de subsistance des commerçants.
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D'une manifestation à l'embrasement d'un pays
Lors de sa première réaction publique au mouvement du bazar, le guide suprême iranien Ali Khamenei a ouvertement admis que les commerçants avaient des raisons d'être mécontents. C'était la première fois qu'il reconnaissait la légitimité d'une manifestation contestataire. Rappelant l'alliance historique entre l'Etat et le bazar, il a indiqué que le gouvernement considérait que les troubles étaient maîtrisables.
Les autorités n'avaient pas prévu ce qui allait se passer ensuite: les manifestations se sont étendues à plus de 25 provinces et constituent désormais un risque direct pour la survie du régime, lequel a réagi par une répression violente au cours de laquelle plus de 6000 personnes auraient déjà été tuées.
Spécialiste des groupes ethniques iraniens, j'ai observé la façon dont ces groupes minoritaires, malgré leurs doutes quant à l'issue du mouvement et quant aux projets de certaines figures centrales de l'opposition, se sont joints à la contestation.
La participation des minorités ethniques
L'Iran est un pays d'environ 93 millions d'habitants dont l'Etat moderne s'est construit autour d'une identité nationale centralisée, ce qui masque une importante diversité ethnique. La majorité perse représente 51% de la population; 24% des habitants du pays s'identifient comme Azéris; le nombre de Kurdes est estimé à entre 7 et 15 millions de personnes, soit environ 8 à 17% de la population totale.
Enfin, les minorités arabe et baloutche constituent respectivement 3% et 2% des Iraniens.
Depuis le lancement du projet de construction nationale par la monarchie Pahlavi en 1925, les gouvernements successifs, qu'ils aient relevé de la monarchie ou de la République islamique qui l'a renversée en 1979, ont toujours considéré la diversité ethnique comme un défi sécuritaire et ont réprimé à plusieurs reprises des revendications en faveur de l'inclusion politique, des droits linguistiques et de la gouvernance locale.
Dans les manifestations actuelles, les régions où les minorités sont présentes en nombre se sont au départ moins mobilisées que lors de la dernière vague importante de manifestations: celle de 2022-2023, conduite sous le slogan «Femme, vie, liberté», déclenchée par la mort d'une Kurde iranienne nommée Jina Mahsa Amini.
Les Kurdes ont commencé à se joindre aux manifestations actuelles le 3 janvier, dans la petite ville de Malekshahi (province d'Ilam). S'est ensuivie une violente descente des forces de sécurité contre des manifestants blessés à l'intérieur de l'hôpital d'Ilam, qui a provoqué l'indignation au-delà de la communauté locale et attiré l'attention internationale.
Depuis, les manifestations se sont poursuivies à Ilam. Dans la province voisine de Kermanshah, en particulier dans la région pauvre de Daradrezh, elles ont éclaté en raison de la précarité économique et de la discrimination politique dont les Kurdes sont victimes.
Une approche stratégique de la protestation
Les communautés d'Ilam et de Kermanshah continuent de subir une exclusion fondée sur leur identité kurde. Et ce, malgré le fait qu'elles partagent leur foi chiite avec le pouvoir en place à Téhéran – un facteur qui leur a historiquement permis d'avoir un meilleur accès au gouvernement que la population kurde sunnite.
A la suite du meurtre de plusieurs manifestants à Ilam et Kermanshah, les partis politiques kurdes ont publié une déclaration commune appelant à une grève dans toute la région.
Il convient de souligner que les dirigeants kurdes n'ont pas appelé à manifester, mais uniquement à faire grève. Lors du soulèvement «Femme, vie, liberté», le gouvernement avait traité les villes kurdes comme des zones rebelles, qualifiant les manifestations de «menace pour l'intégrité territoriale de l'Iran» et utilisant cette justification pour procéder à des massacres et à des exécutions massives.
En optant cette fois-ci pour des grèves, les dirigeants kurdes ont cherché à manifester leur solidarité avec le mouvement qui touche l'ensemble du pays tout en réduisant le risque de subir un nouveau massacre. L'appel a été suivi: presque toutes les villes kurdes se sont retrouvées à l'arrêt.
Le Baloutchistan, dans le sud-est de l'Iran, a rapidement suivi le Kurdistan. Après les prières du vendredi 9 janvier, des manifestations ont éclaté, également motivées par la marginalisation ethnique et religieuse que la région subit depuis longtemps.
L'Azerbaïdjan iranien, une région située dans le nord-ouest du pays, s'est joint à la contestation plus tard et plus prudemment. Cette manifestation tardive et modeste reflète la position favorable dont jouissent actuellement les Azerbaïdjanais au sein des institutions politiques, militaires et économiques iraniennes. Historiquement, du XVIe siècle à 1925, les Turcs azéris chiites ont dominé l'Etat iranien, l'azéri étant la langue de la cour.
La période de la monarchie Pahlavi a marqué une rupture: la langue azerbaïdjanaise a été interdite et l'autonomie locale réduite. Mais, depuis 1979, la République islamique a partiellement restauré l'influence azerbaïdjanaise, autorisant les religieux à s'adresser à leurs fidèles dans leur langue maternelle et intégrant des personnes d'origine azerbaïdjanaise dans le gouvernement central à Téhéran. L'actuel guide suprême, Ali Khamenei, est d'ailleurs d'origine azerbaïdjanaise.
Une longue histoire de répressions
Des mouvements politiques de nature ethnique ont vu le jour dans tout l'Iran immédiatement après la révolution de 1979, que de nombreux groupes minoritaires avaient soutenue dans l'espoir d'obtenir une plus grande inclusion et des droits plus étendus.
Mais ces mouvements ont été rapidement réprimés: la République islamique a écrasé les soulèvements dans l'Azerbaïdjan iranien, le Baloutchistan, le Khouzestan et d'autres régions périphériques.
Le Kurdistan a été l'exception: la résistance, les affrontements militaires et les violences étatiques, y compris les massacres, s'y sont poursuivis pendant plusieurs années.
Cette répression et l'impact de la guerre Iran-Irak, durant laquelle la mobilisation nationale a éclipsé les griefs internes, ont étouffé les revendications des minorités ethniques tout au long des années 1980. Celles-ci ont refait surface dans les années 1990, notamment sous l'impulsion d'un renouveau culturel et de la formation d'identités transfrontalières après l'effondrement de l'Union soviétique.
Au Kurdistan iranien, la lutte armée a largement évolué en une lutte civile, tandis que de l'autre côté de la frontière, au Kurdistan irakien, les forces peshmergas ont conservé leurs armes et leur entraînement militaire. Le gouvernement iranien a considéré ce réveil comme une menace stratégique et a réagi en décentralisant les autorités sécuritaires et militaires afin de pouvoir réprimer rapidement les manifestations sans attendre l'approbation de Téhéran.
Des revendications divergentes
Ces précédents expliquent pourquoi les manifestations actuelles en Iran ont été, du moins au début, plus centralisées que les soulèvements précédents. Les régions où vivent des minorités ethniques ne sont pas indifférentes au changement, mais leurs habitants sont sceptiques quant à l'issue du mouvement.
De nombreux manifestants des villes à majorité persane réclament des libertés sociales, une reprise économique et une normalisation des relations avec l'Occident, en particulier avec les Etats-Unis. Mais les communautés ethniques expriment des revendications supplémentaires: décentralisation du pouvoir, reconnaissance des droits linguistiques et culturels, et véritable partage du pouvoir au sein de l'Etat.
Depuis plus de quatre décennies, les revendications des minorités ethniques sont qualifiées par la République islamique de séparatistes ou de «terroristes» et ont donné lieu à de nombreuses arrestations et exécutions. Cette rhétorique a également influencé les principaux groupes d'opposition dominés par les Perses - couvrant tout le spectre idéologique, de la gauche à la droite, et opérant principalement en exil - qui perçoivent les exigences des minorités ethniques comme une menace pour l'intégrité territoriale de l'Iran.
La crainte d'un retour du chah
Reza Pahlavi, le fils exilé du dernier chah d'Iran, se positionne comme le leader de l'opposition et une figure de transition. Ce qui ne va pas sans inquiéter les communautés ethniques.
Le bureau de Pahlavi a publié une feuille de route pour un gouvernement de transition qui contraste fortement avec ses déclarations publiques selon lesquelles il ne cherche pas à monopoliser le pouvoir. Ce document présente Pahlavi comme un leader doté d'une autorité extraordinaire. Dans la pratique, la concentration du pouvoir qu'il propose sous sa direction ressemble fortement à l'autorité actuellement exercée par le guide suprême iranien.
Pour les groupes ethniques minoritaires, cette perspective est particulièrement préoccupante. La feuille de route qualifie leurs revendications de menaces pour la sécurité nationale, reprenant ainsi les discours étatiques traditionnels plutôt que de s'en éloigner.
Cette position explicite a renforcé le scepticisme dans les régions périphériques à l'égard du système qui pourrait venir remplacer la République islamique si celle-ci venait à chuter.
Contrairement à l'ayatollah Khomeini en 1979, dont la vision révolutionnaire était délibérément vague quant au statut futur des groupes ethniques, le projet actuel des dirigeants de l'opposition dépeint un ordre politique centralisé qui exclut l'inclusion ethnique et le partage du pouvoir.
Pour les communautés dont les langues ont été interdites et dont les régions ont été systématiquement sous-développées pendant la monarchie, la résurgence des slogans monarchistes dans les villes centrales renforce la crainte qu'un changement de pouvoir aboutisse à une nouvelle marginalisation des régions périphériques du pays.
L'importance de l'inclusion pour un meilleur avenir
Les manifestations actuelles révèlent donc plus qu'une simple résistance à un régime autoritaire. Elles mettent en évidence une division fondamentale sur la signification du changement politique et sur ceux à qui il profitera.
Dans un pays aussi divers sur le plan ethnique que l'Iran, où des millions de personnes appartiennent à des communautés ethniques non persanes, un ordre politique durable ne peut être fondé sur un pouvoir centralisé dominé par une seule identité.
Toute transition future, qu'elle passe par une réforme du système actuel ou par un changement de régime, aura plus de chances de réussir si elle s'inscrit dans un cadre politique qui reconnaît et intègre les revendications de toutes les régions et communautés. Sans cette inclusion, la confiance dans le processus de changement restera difficile à gagner et les espoirs d'un avenir meilleur s'amenuiseront.
Cet article a été publié initialement sur The Conversation. watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original.

