Le président algérien Abdelmadjid Tebboune joue avec les allumettes du ressentiment anti-français. C’est risqué et il le sait. La dernière passe d’armes en date donne en tout cas à la France l’occasion de mettre légitimement la pression sur son «partenaire» algérien.
Que s’est-il passé? Jeudi 9 janvier au soir, un influenceur TikTok, pseudo Doualemn, 59 ans, vivant à Montpellier et de nationalité algérienne, a été expulsé par avion vers l'Algérie. Sans fournir d'explication convaincante, selon Paris, les autorités algériennes l’ont renvoyé séance tenante vers la France. Vendredi matin, le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, commentant ce retour à l’envoyeur, affirmait, avec des mots d'une force sans précédent, qui sont normalement l'apanage de l'Algérie dans son procès historique fait à la France:
On redoutait l’escalade entre les deux pays suite à l’arrestation arbitraire de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le 16 novembre à Alger. On y est.
Doualemn est l’un de ces prêcheurs de haine donnant l’impression d’être à la solde du régime algérien. Depuis le début de l'année, ils sont une dizaine, comme lui, dont une femme, à avoir déversé leur fiel sur les opposants au président algérien, ciblant en priorité l’un d’eux, Chawki Benzehra, 33 ans, réfugié politique en France depuis décembre 2023. Dans ses vidéos TikTok, Doualemn a appelé à le «lyncher» et fait l’apologie de la torture. D’où la décision des autorités françaises de le renvoyer en Algérie.
Dans la bien dégradée relation franco-algérienne, le pouvoir algérien, qui n'a pas digéré que Paris reconnaisse la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, emploie des moyens qui s’apparentent de plus en plus à du chantage. Un peu comme l’Iran vis-à-vis de certains pays occidentaux.
Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce que l’Algérie veut vraiment de la France. Qu'elle revienne sur la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental? Cela semble impossible. Qu'elle délivre plus de visas? Qu'elle entretienne publiquement sa culpabilité pour avoir été une puissance colonisatrice? La manière d'agir de l'Algérie a de quoi refroidir la France. Alors quoi?
L’Algérie du président Tebboune donne le sentiment de prendre le monde à témoin de l’impasse institutionnelle dans laquelle elle se trouve. L’Algérie n’est évidemment pas une dictature sanguinaire, mais elle n’est pas non plus une démocratie avec ce que cela suppose de séparation des pouvoirs. Entre islamisme, nationalisme et sécularisme, elle fait partie de ces Etats arabo-musulmans qui n’ont pas choisi clairement leur voie.
Le plus inquiétant, avec le président Tebboune, c’est qu'il semble indifférent aux conséquences de son activisme antifrançais sur la diaspora franco-algérienne, qu’on estime à environ 4 millions d’individus. Alger les renvoie perpétuellement aux affres de la colonisation, alors qu’elle a pris fin en 1962, avec l’exode de la quasi-totalité des Européens d’Algérie. La «rente mémorielle», qui désigne la France comme le meilleur ennemi de l’Algérie, fait office, aux yeux du pouvoir, de ciment national algérien. Mais, indépendamment des faits historiques proprement dits, qui condamnent la colonisation, cette rente opérera-t-elle indéfiniment?
Le régime ne paraît pas en être certain lui-même. On ignore s’il a les moyens de son actuel «chantage» ou si, au contraire, il panique, jetant son va-tout dans un bras de fer avec la France sans être sûr d'avoir une porte de sortie.
Nous ne sommes plus dans les années 80 et 90, lorsque la thématique de l’antiracisme donnait aux discours anticoloniaux une assise morale faisant de la France l’éternelle coupable. Depuis, il y eut les Marseillaises sifflées au Stade de France et, beaucoup plus grave, les attentats islamistes. Les Français, dans leur majorité, ne paraissent plus disposés à battre leur coulpe, preuve en sont les scores électoraux élevés du Rassemblement national.
Les générations franco-algériennes issues du divorce entre la France et l’Algérie ont dû se construire, et ce fut difficile, parfois impossible, dans les dilemmes identitaires, les cas de conscience, les conflits de loyauté. Les choses ne se sont pas réellement améliorées avec le temps, si l’on tient compte des postures «néo-blédardes» adoptées par certains jeunes, filles et garçons, sur TikTok, pour ne pas le nommer.
Envisager la relation franco-algérienne sur des bases conflictuelles n’est pas une option envisageable du point de vue de la paix civile. Or, le président Tebboune semble avoir entamé une épreuve de force des plus hasardeuses. Le pire, répétons-le, c’est qu’on ne sait pas, au fond, ce que l’Algérie demande à la France.
On peut vouloir se rassurer en pensant que personne n'est dupe du jeu de rôle franco-algérien, que les humoristes et leur proverbiale dérision sauront faire passer la grosse bouchée. Ce serait se rassurer à bon compte. Dans l'affaire, le sort d'un écrivain – Boualem Sansal, 75 ans – est en jeu et des appels au meurtre ont été proférés, sans qu'Alger les ait pour l'heure condamnés.