L'Allemagne rattrapée par une crise qui a bouleversé la France et l'Italie
Faut-il plaindre le chancelier Friedrich Merz? Certainement pas. Mais vu de Suisse, il y a tout de même de quoi s’interroger sur la vitesse à laquelle le parti au pouvoir s’effondre chez notre voisin du nord.
Après les désastres électoraux en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et en Saxe-Anhalt, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) traverse probablement sa plus grave crise depuis sa fondation en 1945. Même les jets d’œufs contre Helmut Kohl au début des années 1990 ou le scandale des caisses noires impliquant ce même Kohl n’avaient pas ébranlé le parti à ce point.
Mais les déboires des conservateurs allemands ne sont peut-être que la manifestation tardive du déclin général de ce courant politique en Europe occidentale.
En Italie, qui fait à bien des égards figure de laboratoire politique européen, les chrétiens-démocrates se sont volatilisés dès le milieu des années 1990. En cause: un vaste scandale de corruption au sein de la Democrazia Cristiana (DC) de l’époque. Auparavant, le parti avait gouverné le pays sans interruption pendant la quasi-totalité de l’après-guerre.
Son héritier, Silvio Berlusconi, a marqué l’Italie par un mélange de populisme de droite avant l’heure et de clientélisme néolibéral. Lorsque l’Italie s’est retrouvée au bord de la faillite pendant la crise de l’euro, Berlusconi a dû partir. Les Italiens ont ensuite presque tout essayé. Des technocrates, des sociaux-démocrates de centre gauche ou encore le Mouvement 5 étoiles, formation antisystème emmenée par un humoriste.
Il y a quatre ans, la frustration à l’égard de l’«establishment» était devenue si forte que le parti de Giorgia Meloni, issu de racines postfascistes, a eu sa chance. Depuis, le calme règne relativement dans le Bel Paese. Quant à l’ancienne «démocratie chrétienne», elle est plus éloignée que jamais d’une renaissance.
Les Français connaissent eux aussi ce sentiment d’avoir tout essayé. Les années 2000 ont été marquées par les néogaullistes Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Or, c’est précisément durant cette période que le pays a perdu une grande partie de sa compétitivité face à l’Allemagne. Puis est arrivé le socialiste de salon François Hollande. Sa présidence a été si peu concluante que la France a tenté quelque chose de nouveau, une démarche particulièrement inhabituelle pour les Français. Ils ont porté au pouvoir une troisième force autour d’Emmanuel Macron, ancien banquier chez Rothschild. Les conservateurs ne se sont toujours pas remis de l’implosion qui a suivi.
Bien sûr, la France et l’Italie sont deux pays différents, avec des contextes différents. Mais un même schéma se dessine: dans les deux cas, les chrétiens-démocrates ont connu un tel succès après la guerre parce qu’ils savaient concilier les contraires: le marché et la responsabilité sociale, la tradition et la modernité, l’intégration européenne et l’Etat-nation. C’est précisément cette capacité qui s’est perdue aujourd’hui. A sa place, les populismes de gauche comme de droite gagnent du terrain.
Une raison importante tient au fait qu’après la crise financière et la stagnation qui a suivi, les conservateurs ont perdu l’un de leurs principaux arguments de vente: leur réputation d’être plus compétents que leurs adversaires en matière économique.
L’Allemagne a longtemps constitué une exception parce qu’elle avait Angela Merkel. Portée par la réussite économique du pays, Merkel a transformé la CDU, à partir de la fin des années 2000, en une vaste machine électorale centriste. Elle n’a pas seulement ravi des thèmes à ses adversaires, mais aussi leurs électeurs.
Certes, Merkel a laissé derrière elle un désert en matière d’investissements. Elle a imprudemment fait reposer la croissance allemande sur le gaz bon marché venu de Russie et sur l’immense marché chinois pour ses exportations. Ces deux piliers ont aujourd’hui disparu et ne reviendront pas. Mais tout de même: vues de la CDU, qu’elles étaient belles ces 16 années durant lesquelles Mutti Merkel dirigeait le pays d’une main tranquille. Avec Merz, il ne reste plus rien de tout cela.
Pour l’Europe, l’effondrement de la CDU est fatal. Pendant de longues années, ce parti allemand a été l’un des piliers de la construction européenne. Konrad Adenauer a ancré la jeune République fédérale dans le camp occidental, Helmut Kohl a fait avancer l’unification européenne et la monnaie unique. Merkel était moins visionnaire, mais elle a maintenu la cohésion du continent dans ses moments les plus difficiles.
Aujourd’hui, cette famille politique vacille. Et avec elle resurgit, en Allemagne comme ailleurs, un sentiment qui semblait encore impensable ces dernières années: la nostalgie de Merkel. (trad. hun)
