«Les Américains sont-ils stupides?» Cette question torture les politologues, les équipes de campagne, les médias, les écrivains et les comptoirs de bar PMU européens depuis des décennies. L'Américain a toujours obsédé le reste du monde. Ce monde qui utilise pourtant ce qu'il invente, qui parle sa langue pour être universellement compris et qui attend sa réaction avant de bouger un cil.
Cette obsession maintient durablement l'Américain dans un grand bain de clichés rassurants. A savoir qu'il bouffe de la merde, boit du sodium, branle son flingue, dort dans son SUV, se brosse les dents au beurre de cacahuète, vote avec les pieds, et n'est même pas capable de pointer la Finlande sur une carte. (Comme si nous pouvions pointer le Paraguay ou le Wisconsin sans nous tromper, mais c'est une autre histoire.)
En clair: une cible facile.
Hollywood se fait plus ou moins la même idée de ces nuques rouges sans matière grise qui n'auraient pas réalisé à quel point Donald Trump est un danger pour leur propre avenir. Cette semaine, à quelques heures d'intervalle, deux acteurs démocrates se sont déchaînés sur les citoyens américains pour expliquer la victoire du milliardaire populiste. Invités du Festival du film de Turin, Sharon Stone et Alec Baldwin ont profité d'être à des milliers de kilomètres des Etats-Unis pour se risquer à des analyses politiques.
En substance, voilà ce que ça donne:
Même si la moitié des Américains possède en réalité un passeport (sorry Sharon), la question n'est pas de savoir si leurs analyses sont pertinentes. Le hic, c'est qu'on n'a jamais eu besoin de la science hollywoodienne pour savoir que les profondes inégalités réduisent l'accès à l'éducation à un parcours du combattant. Qu'une fois loin des grands centres urbains, il faut se lever tôt pour trouver du boulot, un médecin disponible, un bus qui ne grince pas, un guichet ouvert.
Sharon et Alec auraient pu se défouler sur les institutions, l'état de l'administration et les politiques en place, mais ça demande un poil plus de compétences et de temps que de traiter le citoyen moyen d'imbécile devant des micros européens.
Quelle drôle de condescendance que de profiter d'un aller-retour gratis en jet privé et palace italien pour engueuler le col bleu américain qui ne fout pas un pied dans un avion. Le réflexe des deux millionnaires ressemble d'ailleurs à la boulette de Joe Biden, lorsqu'il a perdu ses nerfs en traitant les électeurs de Donald Trump de «déchets flottants».
En d'autres termes, les cibles visées vivent précisément là où la parole démocrate résonne le moins. Là où l'élite de gauche ne parvient plus à convaincre. Là où les célébrités ne possèdent pas de propriété: les Etats clés. Dans sa première interview post-défaite, mercredi soir, le patron de la campagne de Kamala Harris, s'est exprimé les yeux grands ouverts:
Se borner à traiter l'Américain d'ignorant aidera-t-il les huiles démocrates à rassurer leur base? Il est permis d'en douter. Bien sûr, les célébrités ne sont pas des robots et se barricader sur les collines d'Hollywood n'empêche pas d'avoir envie de ramener sa fraise sur tout et son contraire. Encore faut-il que leurs grandes exclamations servent l'intérêt de leur parti et de l'avenir du pays.
Si le poids du soutien des stars aux candidats démocrates est difficilement mesurable, la grosse machine à paillettes déployée par Kamala Harris ne l'a pas fait gagner. Taylor Swift et Beyoncé ont beau posséder un vivier de groupies qui leur confère une certaine influence, leur train de vie et leur carrière n'auront jamais aucune incidence sur la qualité de vie des Américains qu'elles ne rencontreront jamais.
Cette semaine, en faisant la leçon aux Américains sans s'attarder sur les conséquences, Alec Baldwin et Sharon Stone, malgré leur bonne volonté, n'ont fait que donner du grain à moudre à l'extrême droite et creuser l'écart entre le parti et son électorat. Si les démocrates veulent se faire comprendre d'ici 2028, ils auraient tout intérêt à briefer (bâillonner?) ceux qui les soutiennent.
Comme le disait le génial Ricky Gervais il y a quatre ans, en empoignant ce fléau hollywoodien avec un humour cruel:
Ricky Gervais just slammed Hollywood at the Golden Globes
— Dataracer (@Dataracer117) January 6, 2020
"Keep your politics to yourself. Don't lecture the public, you know nothing about the real world." pic.twitter.com/XJ9L4OwgFJ