«L'Iran a stratégiquement gagné cette guerre»
«Trump always chickens out», c'est-à-dire «Trump se dégonfle toujours», est un slogan ironique apprécié des critiques et opposants du président américain. En Iran, c'est en tout cas ce à quoi ressemble le contexte dans lequel un cessez-le-feu largement favorable à Téhéran a été accepté, après que le républicain a menacé de «détruire la civilisation (iranienne) toute entière».
Que veut donc dire cette situation au Moyen-Orient? S'agit-il de l'épilogue de cinq semaines de bombardements américains? On en discute avec Cyrus Schayegh, spécialiste de la région au Graduate Institute de Genève.
Hier encore, Trump parlait de détruire toute la civilisation iranienne. Aujourd'hui, il signe un cessez-le-feu. Que pensez-vous de ce revirement?
On peut le voir dans l'autre sens: Donald Trump a haussé le ton pour pouvoir ensuite justifier son retrait auprès de son électorat.
Ce genre d'accord ne se signe pas du jour au lendemain. Le fait qu'il mette un dernier coup de pression la veille de l'arrêt des hostilités n'est pas un hasard.
Trump comme l'Iran disent avoir gagné. Qui dit vrai?
La pression militaire américaine a eu un impact, c'est certain.
Ce qui est incroyable, en considérant qu'il y a quelques semaines encore, Trump ne voulait pas entendre parler d'autre chose que de reddition inconditionnelle de l'Iran. Cet accord est toutefois le point de départ de discussions et non pas une décision finale. Certains points, notamment sur le nucléaire, ne pourront pas être acceptés tels quels par les Etats-Unis et Israël.
Quelle était l'alternative? Lancer une bombe nucléaire?
Ce qui est certain, c'est qu'après avoir bombardé des cibles militaires et stratégiques durant des semaines, Trump avait deux options:
L'envoi de troupes au sol aurait créé un nouveau bourbier comme l'Irak ou l'Afghanistan et il n'a pas osé passer ce pas. Il aurait aussi pu commencer à détruire les infrastructures civiles iraniennes, énergétiques par exemple, mais cela aurait fait monter le nombre de victimes civiles et provoqué des ripostes additionnelles iraniennes contre l’infrastructure des pays arabes.
Républicains comme démocrates rêvent pourtant d'une chute du régime iranien depuis 1979. Pourquoi s'arrêter si près du but?
La chute d'un tel régime, qui tient un pays de 90 millions d'habitants, peut avoir des conséquences politiques, économiques et migratoires inconcevables. Ce n'est pas ce que veut l'administration américaine, indépendamment de Trump. Rhétoriquement, le discours incendiaire des politiciens envers l'Iran ne va pas mourir, il est bien enraciné.
Cette guerre a-t-elle affaibli le régime iranien au point qu'une révolution populaire puisse arriver? Le peuple iranien semble en avoir assez des Mollahs, on l'a vu ces dernières années.
Le régime a vraiment souffert, car beaucoup de haut-fonctionnaires sont morts. Mais il devrait sortir renforcé de cette guerre. A court terme, il y a d'énormes défis, notamment en termes de reconstruction, mais la Chine a promis d'investir des milliards dans les infrastructures iraniennes. Si des sanctions sont levées et que l'Iran applique des taxes aux navires dans le détroit d'Ormuz, ils pourraient se relever économiquement. A long terme, cela pourrait leur être favorable.
Quel est le rôle d'Israël dans ce cessez-le-feu?
Tel Aviv n'a pas été impliqué dans les négociations pour cette trêve, mais ils l'ont tout de même acceptée immédiatement — même s'il est clair qu'ils ne vont jamais accepter de cessez-le-feu au Liban. Benjamin Netanyahou et son entourage ont convaincu Trump de commencer la guerre car leurs objectifs militaires étaient les mêmes: frapper les sites stratégiques et nucléaires iraniens.
C'est-à-dire?
Washington voit son intervention en Iran comme un épisode de plus de sa guerre globale contre ses rivaux politiques et économiques. Mais Trump est sensible à l'opinion publique américaine, critique au sujet de cette guerre — notamment au sein de ses propres rangs — et qui est très réticente à l'augmentation des prix du pétrole. En Israël, le quasi-consensus au sein de la population et de la classe politique israélienne est que cette guerre était justifiée et presque une question de survie. C'est une affaire régionale beaucoup plus profondément ancrée.
Des pays du Golfe ont été touchés par des tirs iraniens durant la guerre. Cela va-t-il avoir un impact pour la suite?
Diplomatiquement et politiquement, les choses ont changé dans la région. D'un côté, les Etats-Unis ne vont plus jouer le rôle très central qu'ils ont tenu jusqu'à présent. Ils vont se contenter de maintenir leurs bases militaires, notamment parce que de nombreux alliés locaux du Golfe le veuillent bien. Mais l'émergence de plusieurs joueurs et Etats va changer la donne. Je pense notamment à Oman, au Pakistan, et à l'Arabie saoudite. Dans une certaine mesure, l'Egypte et la Turquie ont également été impliquées, et puis la Chine, dans le décor plus global d'une architecture de sécurité multilatérale.
