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La guerre en Iran menace l'économie suisse: une stagflation?

La «stagflation» menace la Suisse: la BNS pourrait agir

Des bombes tombent au Moyen-Orient depuis ce week-end. Mais ce nouveau conflit a des conséquences qui dépassent largement la région et qui menacent désormais l’économie mondiale.
06.03.2026, 05:3206.03.2026, 07:16
Lara Knuchel
Lara Knuchel

L’économie mondiale a déjà traversé de nombreuses turbulences ces dernières années: la crise du Covid-19, une récession redoutée (mais finalement évitée) en 2022, de fortes pressions inflationnistes, la guerre en Ukraine et les multiples attaques d’Israël au Moyen-Orient. Pourtant, l'économie s’est le plus souvent révélée étonnamment résiliente.

Avec une attaque sans précédent contre l’Iran, aux motivations opaques et sans véritable plan (du moins du côté américain), le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président américain Donald Trump ne plongent pas seulement le Moyen-Orient dans la crise. La guerre contre l’Iran mettra aussi à l’épreuve la résilience de l’économie mondiale. Peut-être même davantage: elle pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Autrement dit, une récession mondiale menace.

A boy waves an Iranian flag in front a police facility struck during the U.S.–Israeli military campaign in Tehran, Iran, Wednesday, March 4, 2026. (AP Photo/Vahid Salemi)
Iran US Israel
Un garçon brandit un drapeau iranien devant un bâtiment de la police qui a été touché lors de l'opération militaire américano-israélienne à Téhéran.Image: keystone

Marchés financiers, prix du pétrole et risque de «stagflation»: examinons de plus près les foyers d’incertitude, étroitement liés les uns aux autres.

Marchés financiers: une forte nervosité

Au cours du week-end, de nombreuses Bourses ont d’abord réagi avec un calme étonnant aux événements qui se sont accélérés depuis samedi. Les grands indices étasuniens, comme le Dow Jones ou le S&P 500, sont restés pratiquement au même niveau.

En Europe, les réactions ont été un peu plus marquées: entre vendredi et lundi, l’indice suisse SMI a perdu environ 1,2%, le FTSE britannique 0,6%, le DAX allemand 2,6% et le CAC 40 français 1,7%. Mais on est loin d’un mouvement de panique. Et il ne faut pas oublier que ces pertes interviennent à des niveaux extrêmement élevés, après que les cours ont enchaîné les records, notamment en février.

Ces pertes relativement limitées étaient en réalité étonnantes si l’on considère le théâtre du conflit, une région centrale pour la production pétrolière. De nombreux investisseurs semblaient manifestement tabler sur une opération militaire de courte durée.

Entre-temps, il apparaît de plus en plus clairement que ce ne sera probablement pas le cas: Donald Trump a d’abord évoqué une «opération brève», avant d’indiquer que la guerre pourrait durer «au moins quatre semaines». Il n’exclut désormais même plus l’envoi de troupes au sol.

Les marchés boursiers réagissent donc désormais avec une nervosité croissante. L’indice de volatilité VSMI, qui indique de manière simplifiée le niveau de volatilité attendu (c’est-à-dire l’ampleur des fluctuations) des actions composant le SMI, a bondi de 17% mardi. Dans le même temps, le SMI a poursuivi sa baisse.

La situation rappelle le début de la guerre d’agression russe en Ukraine. A l’époque, les marchés financiers n’avaient d’abord enregistré que des pertes limitées. Mais lorsque l’ampleur du conflit est apparue, les cours ont fortement chuté. Le SMI avait alors perdu près de 6% en l’espace de deux semaines.

Jusqu’où les marchés pourraient reculer cette fois-ci reste totalement incertain, même si quelques signes d’apaisement sont déjà apparus mercredi.

Nouveau record historique à la Bourse israélienne
L’indice TA-125, qui regroupe les 125 plus grandes entreprises cotées à la Bourse de Tel-Aviv, a atteint un nouveau record historique lundi comme mardi. Sur le dernier mois, l’indice a progressé de 6,23% et se situe désormais 68,73% au-dessus de son niveau de l’année précédente.
Une explication possible de cette situation particulière: les investisseurs pourraient estimer que la guerre «réduirait le risque d’instabilité à long terme dans la région», écrit le journal Jewish Chronicle. De plus, l’opinion publique ressentirait «au moins dans la première phase» de l’offensive israélienne «un très fort sentiment de réussite», a déclaré un gestionnaire de portefeuille israélien au Jerusalem Post.

Jusqu’à présent, ce sont les Bourses asiatiques qui ont réagi le plus fortement: l’indice japonais Nikkei a clôturé mardi en baisse de 3,6%, tandis que l’indice sud-coréen Kospi a chuté de 12%. En raison de cette forte dégringolade, la Bourse de Séoul a même suspendu temporairement les échanges pendant cinq minutes. L’indice Hang Seng de Hong Kong a terminé la séance en recul d’environ 2%.

Prix du pétrole: jusqu’où peuvent-ils monter?

La raison pour laquelle l’Asie est (pour l’instant) plus touchée est claire: des pays comme la Corée du Sud et le Japon dépendent fortement des importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient, acheminées en grande partie par le détroit d’Ormuz. Or, en raison de la guerre contre l’Iran, le trafic maritime dans ce passage stratégique est actuellement fortement restreint et la traversée est considérée comme extrêmement risquée.

L’importance du détroit d’Ormuz pour l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz est difficile à surestimer: en 2025, selon les données de la société de conseil énergétique Kpler, plus de 14 millions de barils y transitaient chaque jour, soit environ un tiers des exportations mondiales de pétrole brut par voie maritime. Environ les trois quarts de ce volume étaient destinés à la Chine, à l’Inde, au Japon et à la Corée du Sud.

Mais le détroit d’Ormuz n’est pas le seul problème: la plus grande raffinerie de pétrole d’Arabie saoudite – premier exportateur mondial – a dû fermer temporairement après avoir été touchée par des drones iraniens. L’arrêt des exportations de gaz naturel liquéfié (Liquefied Natural Gas, LNG) devrait durer plusieurs semaines. Le Qatar a lui aussi suspendu la production de LNG dans la plus grande installation d’exportation au monde, également à la suite d’une attaque de drones iraniens.

Une offre réduite entraîne une hausse des prix. Depuis le 27 février, le baril de pétrole brut Brent – référence mondiale – a parfois grimpé de 14%, atteignant 83 dollars. Bonne nouvelle toutefois: mercredi, les premiers signes d’apaisement sont apparus, et le prix oscille désormais entre 77 et 80 dollars. La situation est plus tendue sur le marché du LNG: les prix européens du gaz sont certes nettement redescendus sous les 60 euros par mégawattheure atteints temporairement. Mais ils restent presque deux fois plus élevés que la semaine dernière.

epa12787004 Vessels are seen anchoring off the coast of Dubai, United Arab Emirates, 01 March 2026. Following a joint Israel-US military operation targeting multiple locations across Iran in the early ...
Porte-conteneurs au large de Dubaï.Image: keystone

A mesure que l’on prend conscience que la guerre au Moyen-Orient pourrait durer bien plus que quelques jours, deux questions dominent désormais les marchés du pétrole et du gaz: à quelle vitesse des pays comme le Qatar et l’Arabie saoudite pourront-ils reprendre leurs livraisons? Et dans quelle mesure les approvisionnements en provenance du Moyen-Orient pourront-ils être remplacés?

Selon The Economist, de nombreux pays asiatiques ont constitué d’importantes réserves ces derniers mois. Mais celles-ci ne sont pas infinies, et les Etats commencent déjà à se tourner vers d’autres fournisseurs, comme le Brésil, le Guyana, la Norvège ou encore plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’Amérique du Sud. Mais cela entraîne toutefois une hausse des prix pour tous les autres, en particulier pour l’Europe, qui devra désormais concurrencer l’Asie pour accéder à la même offre, souligne The Economist.

De nombreux analystes estiment désormais que le prix du pétrole brut pourrait dépasser les 100 dollars le baril dans les prochaines semaines. La dernière fois que cela s’est produit, c’était pendant plusieurs mois après le début de la guerre en Ukraine. Bien sûr, tout dépendra de la rapidité avec laquelle la situation se stabilisera. Mais une professeure de l’Université Columbia anticipe déjà, rapporte The Economist, «une panique si les exportations du Qatar ne reprennent pas d’ici le week-end». Les prix pourraient alors dépasser 100 euros par mégawattheure.

Devises: une pression accrue sur le franc

Pour la Suisse, au-delà de la hausse des prix du pétrole et du gaz également observée dans le pays, un autre risque se profile: la force du franc. Une légère accalmie est intervenue depuis, mais auparavant, le franc avait fait tomber l’euro et le dollar à leurs plus bas niveaux depuis plusieurs mois. L’euro est même brièvement tombé face au franc à un niveau inédit depuis le choc du franc de 2015, quand la BNS a abandonné son taux plancher.

Der Vize-Praesident der Schweizer Nationalbank, Antoine Martin, rechts, praesentiert die neuen Schweizer Banknoten der Grafiker Emphase Gmbh, anlaesslich der praesentation der neuen Schweizer Banknote ...
Le vice-président de la BNS, Antoine Martin, mercredi lors de la présentation des nouveaux billets de banque.Image: keystone

Le danger reste sérieux. La Banque nationale suisse (BNS) a réaffirmé mercredi qu’elle était prête à intervenir sur le marché des changes si nécessaire afin d’affaiblir le franc. La volonté d’intervenir est désormais plus élevée compte tenu des récents événements politiques, a déclaré mercredi le vice-président de la BNS, Antoine Martin, lors d’une rare intervention devant des journalistes.

Inflation et récession, le spectre de la «stagflation»

Que signifient ces hausses du prix du pétrole et du gaz pour l’économie mondiale dans son ensemble? Dans une intervention très commentée, Bob McNally, fondateur et président du cabinet de conseil Rapidan Energy, tire la sonnette d’alarme. L’ancien conseiller du président américain George W. Bush a déclaré à CNBC:

«Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz entraînerait très certainement une récession mondiale»

Selon McNally, les marchés sous-estiment le fait que Téhéran dispose d’importants stocks d’armes capables de perturber gravement le trafic dans cette voie maritime stratégique.

Une forte hausse des prix du pétrole affecte l’économie par plusieurs canaux. Elle renchérit les coûts pour les ménages et les entreprises, réduit le pouvoir d’achat et freine la croissance. Elle contribue aussi de manière décisive à l’inflation en faisant grimper les prix des transports, mais aussi de nombreux produits contenant des substances pétrochimiques (le plastique, par exemple, est fabriqué à partir de pétrole ou de gaz naturel).

Si les prix devaient probablement augmenter moins fortement aux Etats-Unis, en raison de leur statut d’exportateur de pétrole et de gaz, l’Europe – et la Suisse en particulier – pourrait faire face à un scénario plus complexe. La Banque centrale européenne (BCE) estime qu’une hausse de 10% du prix du pétrole entraîne directement et presque immédiatement une augmentation de 0,4 point de pourcentage de l’inflation dans la zone euro. A cela pourraient s’ajouter, avec un certain décalage, 0,2 point supplémentaire, les entreprises répercutant leurs coûts plus élevés sur les consommateurs.

epa12048631 A fisherman passes by the liquefied natural gas (LNG) tanker ETYFA-Prometheas at the Malacca Strait in Malaysia, 23 April 2025. EPA/FAZRY ISMAIL
Un méthanier au large de la Malaisie.Image: keystone

Certaines voix s’inquiètent donc déjà d’un possible scénario de «stagflation». C’est le cas notamment de l’économiste en chef de la BCE, Philip Lane, qui met en garde contre une situation combinant inflation élevée et recul de la production économique. Une telle stagflation place les banques centrales face à un dilemme particulièrement délicat: pour lutter contre l’inflation, elles devraient relever à nouveau les taux directeurs récemment abaissés. Mais une telle décision risquerait aussi d’«étouffer» davantage l’économie.

Pour l’économie européenne, qui paie déjà des prix de l’énergie élevés depuis la guerre en Ukraine, ces risques surviennent à un moment particulièrement défavorable: en 2023 et 2024, la production des pays européens est restée inférieure à son potentiel, tandis que l’inflation demeure légèrement supérieure à l’objectif de 2% fixé par la BCE.

L’économiste en chef de la BCE le souligne également: l’ampleur des conséquences économiques dépendra largement de la durée des hostilités. Or, pour l’instant, rien n’indique une désescalade rapide. Et d’ici là, l’économie mondiale devra composer avec un autre poison: un niveau d’incertitude extrêmement élevé. (trad. hun)

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source: emphase
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