Les démocrates jouent fort et gros. En propulsant la vice-présidente de Joe Biden au sommet des espoirs pour la Maison-Blanche, le pari est triple: terrasser Donald Trump, hisser une femme et une femme métisse à la tête de la plus grande puissance mondiale. Un défi de taille pour cette féroce juriste californienne de 59 ans, qui n'a plus que 100 jours pour convaincre qu'elle est l'arme la plus efficace pour «sauver la démocratie».
A mesure que les stratèges du parti déclarent leur soutien immédiat, massif et uniforme à la candidate de la dernière chance, un homme de l'ombre voit les projecteurs se braquer sur sa silhouette. Car si Kamala Harris venait à être élue présidente des Etats-Unis le 5 novembre, son mari entrerait lui aussi dans l'Histoire.
Oui, Doug Emhoff, fier deuxième gentilhomme des Etats-Unis, sera catapulté first gentleman en cas de victoire de son épouse. Apparemment, comme les emmerdes, les premières fois voyagent aussi en escadrille.
Lundi, alors que la fraîche candidate foulait son QG de campagne sous les applaudissements de son équipe, Doug, dans les pas de son amoureuse, s'est fait un malin plaisir d'expulser quelques mots d'avenir, lui qui a eu le loisir de faire virevolter les stéréotypes de genre pendant quatre ans.
MOTHER!
— COWBOY CARTER Updates 𐚁 ⭑ (@B7Album) July 22, 2024
Kamala Harris uses ‘FREEDOM’ by Beyoncé & Kendrick Lamar as her very first walk up song on her presidential campaign. pic.twitter.com/O8hEIHXnDb
Né dans le tumulte de Brooklyn le 13 octobre 1964, avant que ses parents décident de draguer le soleil de Los Angeles lorsqu'il n'était encore qu'un sage adolescent, Douglas Craig Emhoff a pris soin d'un premier foyer, de deux gosses (adultes aujourd'hui) et d'une carrière bien dodue jusqu'à sa rencontre avec celle qui n'était encore que la procureure générale de Californie.
Un type «talentueux», à en croire ses anciens collègues. Cet avocat spécialisé dans les tracasseries juridiques propres à Hollywood gagnait jusqu'à un million et demi de dollars par an, avant de devoir lever le pied à l'élection de Joe Biden en 2020. Conflit d'intérêts oblige. Vous souvenez-vous de cette campagne mettant en scène le chihuahua de Taco Bell, en 1997? A l'époque, Doug a défendu le fameux chien devant les tribunaux, pour sauver les fesses de la puissante agence de pub TBWA.
S'il peut désormais espérer devenir le premier first gentleman des Etats-Unis, c'est d'abord grâce à une certaine Chrisette Hudlin. En 2013, la meilleure amie de Kamala Harris côtoie Doug à l'occasion d'un banal déjeuner d'affaires. Chrisette est consultante. Son mari, Reginald Hudlin, a notamment produit le fameux Django Unchained de Quentin Tarantino. A la fin de la réunion, touchée par le bel avocat, elle décide de jouer les entremetteuses.
Tout en lui glissant le numéro de portable de la procureure générale de Californie, Chrisette lui offrira un petit conseil d'ami, histoire de lui éviter la crise cardiaque.
Dans The Truths We Hold, ses mémoires publiées en 2019, Kamala Harris est d'ailleurs généreuse en détails croustillants. Après un premier SMS balancé par Doug depuis les tribunes d'un match des Lakers, elle se réveillera le lendemain matin avec un long message vocal dans sa boîte de réception: «Il pensait que son message avait été désastreux et qu'il n'aurait probablement plus jamais de mes nouvelles», s'est-elle amusée à dévoiler.
La légende dit vrai: la maladresse est une arme souvent sous-estimée lorsqu'il s'agit de parades amoureuses. Car la candidate démocrate, intriguée par cette intarissable verbosité, décidera de rappeler l'avocat malhabile. Après une bonne heure de discussion «joviale» et «excitante», le premier rendez-vous est en orbite. Il sera rapidement suivi d'un deuxième, parce que Doug est «trop vieux pour tourner autour du pot et cacher» ses intentions, dira un e-mail que Kamala recevra au lendemain des premières papouilles.
Comme souvent lorsqu'on trimballe une progéniture née d'un précédent mariage, la validation des mioches est une étape majeure au moment de retomber amoureux: «Il m'a très vite présenté Cole et Ella. En tant qu’enfant de parents divorcés, je savais à quel point ça peut être dur quand papa commence à sortir avec une autre personne». Inutile de vous dire que tout s'est passé miraculeusement bien.
Au point que le mariage déboulera en août 2014, il y a bientôt dix ans, après une demande de Doug qui devait se dérouler dans le décor romantique de Florence, en Italie. L'avocat finira par l'expédier en toute fin de voyage, alors que Kamala faisait ses valises, nous rappelle le Washington Post. Un «veux-tu m'épouser?» simple et basique? Pas tout à fait.
Lorsqu'il lui a glissé qu'il voulait «passer sa vie avec elle», la procureure a d'abord cru à l'un de ces mots doux qu'on s'échange au quotidien. Avant de réaliser. Et de ruiner son maquillage et sa prestance en l'espace d'une seconde.
Quatre petites années plus tard, en décembre 2019, il sera là, en coulisses, pour rattraper cette sénatrice de Californie et cette candidate aux primaires démocrates juste après avoir jeté l'éponge. S'il n'y connaissait pas grand-chose à la politique, Doug Emhoff jouait déjà l'homme de soutien et le second gentleman à la perfection.
Il publiera alors un cliché en noir et blanc sur son compte Instagram, qui raconte à la fois la dureté d'une campagne présidentielle et la symbiose qui plane au-dessus d'amoureux nés à sept petits jours d’intervalle. Doug ignorait encore à ce moment-là que son rôle allait enfler au même rythme que celui de son épouse.
Le 11 août 2020, Joe Biden fera de Kamala Harris la première femme vice-présidente de l'histoire du pays. Et Doug, ce «parfait conjoint de campagne» selon le NY Times et «mari idéal» pour Marie Claire, deviendra d'un seul coup le chouchou d'une presse américaine dithyrambique.
Alors qu'il aurait préféré continuer à siroter des negroni sur les plages californiennes, le premier gentilhomme des Etats-Unis se mettra du jour au lendemain au service de la vice-présidente. Ses missions? Une meilleure justice pour les plus défavorisés et un combat médiatisé contre l'antisémitisme, bien avant le 7-Octobre.
Celui qui a grandi «dans une famille juive américaine de la classe moyenne», nous précise Vanity Fair, ne se voyait pas côtoyer la grisaille protocolaire de Washington. Plus de quarante ans après avoir quitté son petit boulot au McDo, il prendra son rôle de second gentleman très à cœur. Il en profitera d'ailleurs pour devenir le visage de l'administration Biden lorsqu'un redoublement d'actes antisémites s'est abattu sur les universités américaines.
Et puis, en mars dernier, il dégommera Donald Trump lorsque le 45e président affirmait que «les juifs qui votent démocrates n'aiment pas Israël».
Plus à gauche que le président, Kamala Harris se montre plus sévère que son patron concernant la politique de Benjamin Netanyahou. Et les 100 prochains jours de campagne pourraient voir émerger des critiques qui n'existaient pas vraiment dans la bouche de Joe Biden. Mais les électeurs progressistes ne devraient pas crier victoire pour autant. Si «elle n'est pas considérée comme responsable de la politique israélienne de Biden», selon une source proche du président à NBC News, elle ne partage pas non plus les arguments des militants propalestiniens.
Enfin, si certaines voix prétendent que la candidate démocrate est influencée par le soft-power de son mari, Doug s'en est toujours défendu:
Alors que le premier ministre israélien est arrivé à Washington lundi, pour une discussion «tendue» avec Joe Biden, la vice-présidente sera absente au moment de son discours au Congrès, pour «une raison d'agenda» et s'est engagée à rencontrer Netanyahou «dans la semaine».
Ce qui est sûr, c'est que depuis qu'il a dû quitter la Californie et le job de ses rêves, Doud Emhoff a appris à devenir un excellent second. Et Kamala Harris aura besoin d'une sacrée dose de soutien si elle compte résister aux violentes attaques, racistes et sexistes, de l'ennemi Donald Trump.