Les adresses précises et les noms des personnes à contacter ne sont communiqués qu’une heure avant le début des tournées. Ensuite, il faut se dépêcher. «Veuillez suivre les bénévoles et ne pas les retarder», indiquent les consignes officielles de la Culinary Union, la principale organisation syndicale du Nevada. La pression est immense: il reste plus de 900 000 foyers à visiter avant le jour de l’élection américaine.
L'objectif est de faire voter un maximum de personnes – de préférence pour Kamala Harris – d'ici au 5 novembre.
Nous avons rendez-vous à une demi-heure du Strip de Las Vegas, dans un quartier calme. Jorge Arredondo et Brenda Lopez passent la journée à courir de porte en porte par 35 degrés. Pour ça, ils ont pris congé. Cet après-midi, hélas, la chance ne leur sourit pas vraiment: il n'y a souvent que les aboiements d'un chien derrière une porte close pour les accueillir. Ils laissent alors des flyers d’information dans les encadrements et cherchent la prochaine adresse sur leur téléphone.
Les maisons se ressemblent toutes et ne sont pas faciles à trouver. «Ah, l’entrée est de l’autre côté», soupire Brenda une fois sur deux. Leur chemin les mène sur des allées en gravier et face à des voisins curieux, dans ce quartier de bâtiments beiges à deux étages, sans ascenseur. Les volontaires montent et descendent des escaliers en permanence pour trouver les adresses de leur liste.
Cette fois, quelqu’un répond. «J’ai déjà voté», promet un homme âgé, remerciant les bénévoles pour leur travail avant de refermer la porte, qu’il avait à peine entrouverte. Jorge Arredondo se retourne, souriant: «C’est déjà ça!»
Père de famille, il travaille depuis douze ans dans l’hôtel Mandalay Bay sur le Strip de Las Vegas. Sa mission pour le syndicat vise à s’assurer que ses enfants bénéficieront des mêmes conditions de travail que lui: climatisation, pauses suffisantes et bonne couverture médicale. «Kamala Harris soutient les syndicats», affirme-t-il en s’essuyant le front avec un mouchoir en papier.
Plus que trois jours avant le scrutin. Dans les Etats clés, là où se joue l’élection, les deux camps lancent leurs dernières forces dans la bataille. Kamala Harris et Donald Trump sont au coude-à-coude dans sept états. Les démocrates misent en partie sur leur meilleure organisation, notamment grâce au soutien d’organisations comme la Culinary Union. Fort d'environ 60 000 membres, il s’agit du plus grand syndicat du Nevada, principalement composé de Latino-Américains employés dans les casinos, hôtels et restaurants de Las Vegas et Reno.
En route pour la prochaine adresse, les deux militants passent devant une pancarte «Trump/Vance». Bien qu'ils n’aient pas pour mission d’approcher les républicains enregistrés, ils rencontrent parfois des électeurs du camp adverse.
Son acolyte, elle, peut rester une demi-heure à discuter avec des démocrates indécis ou des personnes ayant voté démocrate par le passé. Elle leur raconte souvent qu’elle a une fille et qu’elle refuse que le gouvernement lui dicte ce qu’elle peut faire de son corps – un argument qui avait récemment fait mouche auprès d'une mère.
«Cela m’a donné le sentiment d'avoir eu un impact», estime-t-elle. Elle aussi travaille dans un hôtel sur le Strip. Ce jour-là, pourtant, les échanges les plus longs ne durent que quelques secondes: «J’y réfléchirai, merci», lance une femme. «Ce n’est pas notre meilleure journée», commente Brenda Lopez.
La pratique est aussi chronophage qu'efficace, que ce soit au Nevada ou dans le crucial état clé de l’Arizona. Le second dispose de onze grands électeurs, soit cinq de plus que le premier. Kristin Wolff, chercheuse en politiques sociales, vit à Portland, dans l’Oregon, mais elle a pris congé pour faire du porte-à-porte en Arizona. Elle explique que cela lui permet d’atteindre des électeurs qui ne se rendent pas aux meetings.
Elle considère n'avoir d'autre choix que d'affronter les 40 degrés du désert pour faire comprendre à la population l'importance du scrutin.
La semaine dernière, elle a visité plus de 300 maisons, souvent seule. Elle admet, cela comporte des risques. Dans certaines zones isolées, les habitants ont des chiens imposants et portent des armes, ce qui est autorisé en Arizona pour les personnes âgées de plus de 21 ans, même sans permis.
Elle a alors écouté son intuition et répertorié certaines rues comme «inaccessibles» dans l’application de géolocalisation utilisée par les organisateurs.
Des maris mécontents l'ont aussi parfois menacée. Il est aussi arrivé que la femme qu’elle venait voir se tienne derrière son époux, levant brièvement les mains pour signifier «Je ne peux rien faire». «Cela m’a mise en colère», confie la chercheuse.
Les altercations continuent même hors des heures de volontariat. «J’étais en train de charger ma voiture de location et j’ai oublié que je portais un T-shirt Harris», raconte-t-elle. Cette nuit-là, elle a essuyé plusieurs insultes, des conducteurs lui ont envoyé des doigts d’honneur, et un chauffeur de pick-up a même brûlé un feu rouge, l’obligeant à se déporter sur le trottoir.
A quelques encablures de l’élection, la tension est à son comble. Kristin Wolff se remémore la campagne de Barack Obama, quand elle croisait parfois des bénévoles républicains, avec qui elle échangeait des saluts amicaux. «On se faisait signe et on riait», assure-t-elle, nostalgique.
(Adaptation française: Valentine Zenker)