«Ma fille est condamnée à l'enfer»: Gisèle Pelicot brise le silence
Gisèle Pelicot brise le silence. Pendant près de dix ans, cette Française a été droguée par son propre mari et livrée, inconsciente, à des inconnus pour être violée dans son lit conjugal. En 2024, elle a dû subir un procès suivi dans le monde entier, durant quatre mois, contre 51 accusés.
Pourtant, et malgré sa notoriété en France et à l'international, elle n’a jamais prononcé un seul mot en public.
Tenter de se reconstruire
Elle change désormais la donne de deux manières. La semaine prochaine, le 17 février, paraîtra son livre Et la joie de vivre aux éditions Flammarion, et ce, simultanément en plusieurs langues. Un ouvrage qui a le potentiel de devenir un best-seller mondial.
Mercredi soir, cette femme de 73 ans, élégante, aux cheveux courts et au nez fin, s’est présentée pour la première fois devant les caméras de télévision. Vêtue sobrement d’un pantalon blanc et d’une blouse bleu clair, elle est intervenue dans l’émission littéraire française «La Grande Librairie», aux côtés de la journaliste Judith Perrignon, qui l’a aidée à rédiger son livre.
Son apparition est tout aussi sobre: sérieuse, concentrée, comme lors du lourd procès d’Avignon, elle répond aux questions du présentateur sans le moindre sourire de politesse. Comment va-t-elle? Elle répond, en deux temps:
Le sourire d'une mère
Non, rassure-t-elle son interlocuteur: malgré tout ce qu’elle a enduré, elle n’est ni dépressive ni suicidaire, comme c’est le cas pour de nombreuses victimes. Elle a découvert en elle des forces insoupçonnées et même retrouvé sa joie de vivre. «Comment?», demande le présentateur. Elle a certes perdu sa mère très jeune, emportée par un cancer, mais elle se souvient encore aujourd’hui de son sourire. C'est ce qui la rend forte.
Ce qu’elle a vécu depuis, elle le compare à un TGV qui passe en trombe, à un tsunami, voire à une explosion. Elle revient notamment sur l'impact de cette affaire pour sa famille.
Gisèle Pelicot pointe notamment le cas de sa fille Caroline:
Gisèle Pelicot dit tout cela de manière très factuelle. Elle montre peu d’émotions, se décrit comme «timide et discrète». Lorsqu’on lui a montré les horribles vidéos pornographiques amateurs, elle n’a d’abord tout simplement pas cru que c’était elle, nue sur le lit, filmée par son mari.
Ne pas jeter toute sa vie à la poubelle
Le présentateur pose alors une question très directe: beaucoup de gens ont pensé qu’il était impossible qu’une femme n’ait «rien remarqué» pendant dix ans. Elle a eu des doutes. Elle a consulté deux neurologues pour ses absences et ses trous de mémoire, des gynécologues, d’autres médecins. Chacun a posé un diagnostic différent, mais aucun n’a trouvé le bon: le viol. Gisèle Pelicot déclare:
Aujourd’hui, elle se sent trahie, abandonnée. Mais elle n’éprouve aucune haine envers son ex-mari, dont elle est divorcée depuis 2024:
Garder la tête haute face aux agresseurs
Au sujet des 50 hommes qui avaient répondu à l’invitation au viol de Dominique Pelicot, c’est différent: «Pardon, mais ce n’étaient pas des hommes ordinaires, comme on le dit partout», rétorque leur victime avant d'ajouter:
Pendant le procès, ces accusés lui avaient par ailleurs lancé des regards haineux. Gisèle Pelicot se souvient:
Un insupportable sentiment d'impunité
A deux reprises, elle admet ne pas avoir supporté la salle d’audience. Une fois, une avocate de la défense a affirmé qu’on voyait sur une vidéo qu’elle bougeait apparemment son bassin «avec plaisir». Pourtant, l’expert médical avait clairement expliqué qu’elle l’avait fait par douleur.
Là, Gisèle Pelicot s’emporte légèrement contre «ces hommes», tous condamnés:
Les milliers de lettres de femmes violées qu’elle reçoit montrent clairement, à ses yeux, que tous ces criminels se sentent impunis.
Son mari aussi avait tenté de la dominer, mais il n’y était pas parvenu. Elle n’est qu’une femme ordinaire, mais elle a un esprit indépendant.
A la fin de son livre Gisèle Pelicot évoque son envie d'aller rendre visite à son ex-mari en prison: «cette visite serait une étape de ma reconstruction, l'occasion, pour la première fois depuis son arrestation en novembre 2020, de le confronter les yeux dans les yeux.»
Quand l’émission se termine et que Gisèle Pelicot quitte le plateau, il se produit ce qui s’était déjà passé à Avignon: le public dans le studio se met à applaudir spontanément.
(avec l'afp)
