Vous faîtes vos courses en France? L'IA vous surveille peut-être
Dans son supermarché de Montreuil, près de Paris, le téléphone d'Arul Judson vibre soudainement. L'écran affiche une «dissimulation»: un client vient de glisser un fromage dans sa poche. Comme lui, des milliers de commerçants utilisent l'intelligence artificielle pour traquer les vols, une pratique aujourd'hui non autorisée qu'un député envisage d'encadrer.
Ce gérant d'un Franprix se souvient, en évoquant ses anciennes pertes:
60 000 euros la première année»
Depuis qu'il paie un abonnement mensuel de 250 euros pour doter ses caméras d'un logiciel d'analyse comportementale, cette hémorragie a diminué de «moitié».
Une méthode aussi efficace que controversée
L'algorithme repère les gestes suspects en temps réel, comme «la mise en sac», et envoie une courte vidéo d'alerte. Le commerçant visionne l'extrait et intervient sans heurt. Abdelkrim Harbache, 42 ans, un employé d'un supermarché dans le XXe arrondissement de Paris, constate:
Nelson Lopes, son patron, surveille les vols de viande ou de café, des produits «onéreux». «L'inflation et la pauvreté» n'épargnent personne, selon lui. Il assure:
Et cette technologie remplace très avantageusement la présence humaine. Pourtant, dans les trois commerces visités, aucun n'indique à l'entrée que les caméras sont «augmentées» par intelligence artificielle.
Loan, 65 ans, cliente de la supérette, l'ignorait totalement. Redoutant les dérives futures et «un monde qui est trop flou», elle proteste:
Un vide légal qui questionne
Aujourd'hui, le problème est éminemment juridique. La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) est claire: ces caméras analysent massivement des données personnelles. En raison du risque avéré de surveillance généralisée, leur usage commercial est interdit sans une loi spécifique.
Malgré ce veto institutionnel, la start-up Veesion a équipé «2000 à 3000 enseignes» dans l'Hexagone, et les clients ne sont pas toujours alertés sur ce vide légal. Avec tact, Nelson Lopes glisse que, lors de la vente, les commerciaux «n'ont pas parlé du tout du côté légal».
Le PDG de Veesion, Thibault David, s'inscrit en faux contre l'accusation d'être dans l'illégalité, malgré les avertissements clairs de la Cnil: «On se conforme au RGPD», affirme-t-il, invoquant le règlement européen. Il défend une simple technologie d'aide à la décision «qui ne fait pas d'analyse biométrique».
Latifa Gharbi, une pharmacienne du IXe arrondissement à Paris, paie 200 euros mensuels pour booster ses caméras à l'IA et assume:
Son équipe évite également les conflits avec les voleurs pris sur le fait. Elle argumente:
Elle note toutefois des ratés chroniques, la machine confondant le téléphone d'un client avec un larcin. «C'est un outil, il faut constamment l'entraîner en lui signalant ses erreurs», relativise-t-elle.
Une idée de loi qui a déjà fait son chemin
Pour sortir de cette zone grise et répondre à la détresse économique des boutiquiers, le député Renaissance Paul Midy porte une proposition de loi: son texte prévoit une période d'expérimentation jusqu'en 2027 pour sécuriser le dispositif face aux craintes, car, pour lui, cette «évolution encadrée» exclut totalement la «reconnaissance faciale et conserve le contrôle humain continu».
Une balance entre sécurité et libertés que le Conseil constitutionnel avait validée pour les Jeux olympiques, au nom de la lutte antiterroriste.
Si le droit d'opposition des clients disparaît par pragmatisme dans la nouvelle loi, Midy justifie la mesure par l'espace strictement privé du commerce:
Mais certains redoutent d'ouvrir la boîte de Pandore. Alex, 46 ans, croisé dans les rayons à Montreuil, se montre fataliste face à cette automatisation galopante. Sans illusion et observant l'objectif de la caméra au plafond, il conclut, gravement:
