Durant la première année de l'invasion russe en Ukraine, il n'y en avait que pour lui: «l'effet Himar». Après l'avancée initiale des troupes ennemies, Kiev avait réussi à lancer des attaques ciblées sur les positions des assaillants grâce à un lance-roquettes multiple de fabrication américaine. Moscou ne s'y attendait tout simplement pas. Le pays agressé a ainsi pris l'avantage durant plusieurs mois et a même chassé les soldats russes de certaines parties des territoires occupés lors de la contre-offensive de l'automne 2022.
Plus de deux ans après, plus aucune ne trace de l'effet Himar. Et il semble désormais que l'Ukraine ait faibli à d'autres niveaux. Le Washington Post a en effet récemment affirmé que des systèmes de précision fournis par l'Occident ne parviennent plus à toucher leurs cibles depuis longtemps. Un officier ukrainien a même déclaré au journal que le Himar était devenu «totalement inefficace» lors de la deuxième année de guerre.
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Alors que la programmation des cibles fonctionnait par le passé, les projectiles passent désormais à quinze mètres de celles-ci, dans des affrontements où chaque centimètre compte. Alors, comment en est-on arrivés là?
Là où Poutine a su faire la différence, c'est en ce qui concerne la guerre électronique. Kiev manque de personnel et de munitions, mais les capacités russes en matière de guerre électronique déstabilise l'Ukraine davantage encore. L'expert militaire Markus Reisner le confirme à t-online:
Cela pourrait également devenir un problème pour la sécurité en Europe à plus ou moins long terme.
Mais qu'est-ce que la guerre électronique au juste? Markus Reisner explique:
L'utilisation massive de drones, comme c'est le cas ici, l'illustre:
Selon l'expert, les balbutiements en la matière ont eu lieu il y a à peine 100 ans. La Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide ont ensuite servi de catalyseurs. «Au début, il s'agissait surtout d'écouter ou de brouiller des messages radio. Le public ne remarquait presque rien, mais aujourd'hui, ces moyens permettent entre autres de brouiller des armes à guidage de précision et donc de réduire considérablement leur efficacité», poursuit Markus Reisner.
C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui en Ukraine. Les deux camps utilisent massivement une technologie de brouillage du signal GPS des drones et d'autres engins. En anglais, on parle de «jamming» et de «spoofing». Le premier rend le signal d'un satellite inutilisable pour le récepteur - le système basé sur les satellites tombe alors en panne. Le second, quant à lui, consiste à perturber le signal d'un satellite, qui émet alors une fausse position captée par le récepteur. Un moyen de ramener les drones au sol sans devoir tirer un coup de feu.
Mais les Russes ont un coup d'avance. Ils sont davantage équipés et peuvent recourir à leur technologie dans une multitude de circonstances. Leur dispositif va des stations radars aux appareils d'émission et de réception montés sur des camions en passant par des brouilleurs plus petits que les soldats peuvent porter dans leur poche. Ils permettent de perturber les communications radio et par satellite ou les radars, les missiles guidés et les drones.
D'autres appareils protègent les soldats, les installations et les équipements militaires contre les moyens électroniques ennemis. Moscou a enfin des appareils qui enregistrent la position d'un adversaire et écoutent ses communications.
«Après la guerre froide, l'Occident a largement laissé ce domaine de côté», explique le spécialiste. «La Russie, en revanche, a continué à investir massivement». Entre-temps, le pays est devenu leader.
Selon Markus Reisner, à partir de 2001, l'Occident a surtout été impliqué dans des guerres asymétriques contre des adversaires nettement moins avancés sur le plan technologique. Contre les talibans en Afghanistan par exemple, les éventuelles tentatives de brouillage n'ont guère joué de rôle, les militants islamistes n'en étant tout simplement quasiment pas équipés. Il n'y a donc pas eu d'incitation à développer des outils pour la guerre électronique. L'historien déclare:
Ce sont surtout les Etats-Unis qui ont fourni aux troupes de Kiev toutes sortes d'armes guidées de précision assistées par GPS. Par exemple certaines munitions pour les systèmes Himars ou la Joint Direct Attack Munition (JDAM) – un kit de modernisation pour les bombes non guidées, qui les convertit en bombes d'aviation de haute précision. Selon le Washington Post, les Ground Launched Small Diameter Bombs (GLSDB) et les munitions d'artillerie ultramodernes de type M982 Excalibur sont également concernées.
Malgré la modernité de ces équipements, les capacités russes en matière de guerre électronique restent fortes. L'armée ukrainienne peut donc difficilement recourir à ces systèmes.
Les Russes sont même parvenus, en partie, à faire atterrir en catastrophe des armes occidentales comme les missiles de croisière franco-britanniques Storm Shadow/Scalp et à les analyser ensuite. «La Russie peut ainsi élaborer sa stratégie pour la suite. Cela ressemble à un jeu du chat et de la souris», poursuit l'expert. Et pour l'instant, c'est l'Ukraine qui en fait les frais, malgré les systèmes occidentaux de haute qualité pour la guerre électronique. Surtout que l'armée ukrainienne dispose de systèmes soviétiques plus anciens.
L'année dernière déjà, le commandant en chef des forces armées de l'époque, Valery Saluschny, alertait dans le journal britannique The Economist de la «nette supériorité» de l'adversaire en la matière. Selon lui, la Russie utiliserait environ 60 appareils différents en Ukraine. Depuis 2009, l'armée russe dispose, en outre, d'une force partielle qui se consacre exclusivement à la guerre électronique.
Le fait que l'Occident ait jusqu'à présent largement sous-estimé ce domaine de la guerre moderne pourrait poser problème au vu des menaces russes envers l'Otan. «Même la sécurité européenne est désormais en jeu», avertit l'expert militaire. Et d'ajouter:
Les connexions sans fil, par exemple, sont désormais omniprésentes.
Le mot-clé ici est la guerre hybride, selon Markus Reisner, «une approche sur lequel la Russie mise depuis des années». On désigne par là la combinaison de moyens de conflit loyaux et déloyaux. Il s'agit par exemple de campagnes de désinformation, de l'utilisation de soldats sans insignes ou d'attaques contre des infrastructures critiques. L'annexion de la Crimée par les «petits hommes verts» de Poutine en 2014, en violation du droit international, illustre parfaitement la conception russe.
Face à cela, l'Occident doit accorder une plus grande importance à la guerre électronique, demande Markus Reisner. Et d'affirmer, sans hésiter:
Les pays occidentaux disposent déjà d'armes qui résistent dans une certaine mesure à la technologie de brouillage russe. C'est notamment le cas du missile de croisière allemand Taurus, qui peut atteindre ses cibles indépendamment des satellites. Il dispose en effet d'autres systèmes pour déterminer sa position: navigation inertielle, navigation de référence du terrain ainsi que navigation par imagerie. C'est aussi pour cette raison que l'Ukraine compte beaucoup sur les livraisons allemandes.
Mais le chancelier Olaf Scholz (SPD) a déjà refusé la commande à plusieurs reprises. Il a notamment justifié sa décision par l'intérêt sécuritaire national. Le mot est lâché: si le Taurus tombe entre les mains de la Russie, elle accéderait à des informations compromettantes. Selon l'argumentation du chancelier, la capacité de dissuasion de l'Allemagne serait ainsi diminuée.
Pour Markus Reisner, l'argument est «valable», mais il y a un mais. L'argumentation du chancelier vaut, en effet, du moins dans une certaine mesure, pour chaque système d'armes livré à l'Ukraine. «Certains d'entre eux ne sont probablement pas livrés dans leur intégralité pour empêcher la Russie de recueillir des données technologiques». Ainsi, les chars de combat américains Abrams ne comporteraient pas la technologie radio originale. L'Ukraine a également reçu les missiles de croisière Storm Shadow/Scalp dans une version allégée.
«Il faut toutefois garder à l'esprit que chacun de ces systèmes n'a qu'une efficacité limitée dans le temps, jusqu'à ce que l'adversaire s'y adapte», explique Reisner. Pour la même raison, l'«effet Himar» des Ukrainiens s'est par exemple évaporé après quelques mois. «Le Taurus n'échapperait pas à la règle».
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
Sources: