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Guerre contre l'Ukraine

Ukraine: Poutine préparerait une armée de masse

«Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il y ait des morts en Europe»

La Russie considère depuis longtemps être en guerre contre l'Occident. Dans un entretien, le chef des services secrets estoniens explique les futurs plans du Kremlin.
14.04.2024, 08:00
Daniel Mützel, Tallinn / t-online
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Un bâtiment insignifiant au sud de Tallinn, la capitale estonienne, enveloppé d'une bâche de construction blanche et flanqué d'un échafaudage. Seuls le mur de béton de plusieurs mètres de haut et les nombreuses caméras de surveillance laissent penser qu'un espace particulièrement protégé se niche ici: le Välisluureamet, le service de renseignement extérieur de l'Estonie.

Depuis novembre 2022, Kaupo Rosin, qui a auparavant dirigé les services secrets militaires estoniens, en est le chef. Ce mercredi, l'officier de renseignement a pris le temps de nous répondre. Pendant près de deux heures, il décrypte les opérations d'influence russes, les ambitions impériales de Vladimir Poutine en Europe et la peur d'une guerre nucléaire.

Monsieur Rosin, le chancelier allemand a-t-il empêché une guerre nucléaire?
Kaupo Rosin: Je ne suis pas sûr de savoir à quoi vous faites allusion.

Kaupo Rosin
Kaupo RosinImage: Ketlin-Melani Iljitsova/t-online

Le New York Times a récemment fait état d'une conversation interceptée entre des militaires russes qui auraient discuté d'une utilisation d'armes nucléaires en Ukraine en octobre 2022. Un mois plus tard, Olaf Scholz s'est rendu à Pékin et a obtenu des Chinois qu'ils se positionnent publiquement contre l'utilisation d'armes nucléaires. En Allemagne, cela a été interprété comme si le chancelier allemand avait contribué à empêcher une catastrophe nucléaire.
Je n'étais pas présent lors de l'entretien. Je ne dispose d'aucune donnée permettant d'étayer cette affirmation. Nos services de renseignement n'ont constaté aucune activité inhabituelle des forces nucléaires russes depuis février 2022.

Qu'est-ce qui serait considéré comme une activité inhabituelle?
Par exemple, lorsque les forces nucléaires sont mises en état d'alerte élevées, ce qui n'est arrivé qu'une seule fois, peu après le début de l'invasion. Ou lorsque des têtes nucléaires sont déplacées, par exemple des dépôts vers d'éventuels systèmes de lancement. Nous connaissons les dépôts, les emplacements des systèmes de lancement, les unités responsables. Il y a eu des exercices réguliers, mais rien d'inquiétant.

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Keystone

Quelle est, selon vous, la probabilité qu'une bombe nucléaire soit utilisée en Ukraine?
C'est un scénario extrêmement improbable.

Pourquoi?
Un dictateur comme Poutine a un intérêt supérieur: sa propre survie. Celle-ci serait menacée de manière existentielle en cas d'intervention nucléaire. D'après mon expérience, les dirigeants russes ne craignent rien de plus qu'une dynamique qu'ils ne peuvent pas contrôler. Ce qui ne veut pas dire qu'ils prévoient toujours tout correctement. L'invasion de l'Ukraine était basée sur de nombreux calculs erronés.

«Mais l'utilisation de l'arme nucléaire serait un tournant historique aux conséquences imprévisibles, y compris pour la survie politique – et physique – de Poutine»

La crainte d'une escalade nucléaire dans la guerre en Ukraine est pourtant largement répandue. Elle est régulièrement invoquée, par exemple, pour ne pas livrer certains systèmes d'armes ou pour les livrer tardivement. Quel est le point de vue du Kremlin sur cette question?
Les Russes ont compris que les sociétés occidentales ont peur de l'attaque nucléaire. Les services de renseignement russes analysent les réactions occidentales aux menaces nucléaires, collectent des informations en retour et les transmettent au niveau de commandement. Celui-ci utilise à son tour ces connaissances pour affiner les méthodes de chantage nucléaire. Les Russes ne sont pas stupides, ils réfléchissent soigneusement au moment et à la manière de les utiliser.

Avec succès?
Du point de vue russe, c'est l'une des rares armes vraiment efficaces dans la guerre de l'information. Sans le chantage nucléaire, le soutien militaire occidental à l'Ukraine serait nettement plus important – c'est du moins l'estimation des services russes. On peut s'attendre à ce qu'ils l'utilisent encore plus souvent.

De nouvelles avancées russes à prévoir

Le paquet d'aide américain est bloqué au Congrès, l'Allemagne refuse de livrer des missiles de croisière Taurus. Comment la situation pourrait-elle évoluer sur le champ de bataille ukrainien en 2024?
Nous devons nous attendre à une avancée progressive des Russes. Ils gagneront sans doute encore du terrain, de manière limitée. Mais dans la guerre d'usure, il ne s'agit pas de territoire en soi, mais de savoir qui a le plus de ressources et qui sera le premier à craquer. Nous n'en sommes pas encore là.

«Je ne vois aucun signe d'effondrement de la défense ukrainienne»

Les voix critiques disent que l'Occident fournit à l'Ukraine juste ce qu'il faut pour survivre, mais pas assez pour gagner.
L'Occident n'a pas de stratégie, même après deux ans de guerre. C'est un gros problème. Nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord sur ce que nous voulons vraiment obtenir. L'Ukraine pourrait gagner s'il y avait une volonté politique en Occident. C'est très clair: si nous interrompons les aides, la défaite militaire de l'Ukraine sera inéluctable. C'est une équation brutale, mais simple.

Serait-ce la faute de l'Occident si l'Ukraine perdait?
Pas seulement, mais en grande partie.

Quels sont les objectifs de guerre que le commandement militaire russe poursuit à court terme?
La cible minimale russe est constituée par les quatre oblasts ukrainiens que la Russie a illégalement annexés en 2022: Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. L'armée russe lancera-t-elle une nouvelle attaque majeure sur Kharkiv ou Odessa? Cela dépendra de la situation sur le champ de bataille.

«Mais il est clair que pour toute avancée importante, la Russie aurait besoin de plus de soldats»

La Russie ne recrute-t-elle pas en permanence de nouveaux soldats?
Oui, mais il s'agit de soldats sous contrat, ce qui représente en moyenne 30 000 hommes par mois. J'estime que 300 000 à 400 000 soldats russes supplémentaires seront rassemblés d'ici fin 2024. C'est plus qu'il n'en faut pour compenser les pertes sur le front. Mais pour s'enfoncer plus profondément dans l'arrière-pays ukrainien, Poutine a besoin d'une force armée plus importante – et d'une mobilisation en un seul coup.

La dernière mobilisation a eu lieu à l'automne 2022; environ 300 000 hommes russes ont été engagés pour le service militaire. Vous attendez-vous à une nouvelle vague?
C'est difficile à prévoir. Le décret de mobilisation de Poutine est toujours formellement en vigueur et a eu un coût politique élevé. D'après nos constatations, la mobilisation partielle de 2022 était assez impopulaire auprès des Russes.

«Il y a une lassitude croissante vis-à-vis de la guerre, même en Russie»

Pas aussi visible qu'à l'Ouest, mais suffisamment importante pour que les dirigeants russes l'observent avec inquiétude et prennent des mesures. Pour l'instant, le Kremlin contrôle la situation, organise des rencontres avec les survivants ou achète leur silence avec de l'argent. Une nouvelle vague de mobilisation pourrait déstabiliser le régime.

Plus de 400 000 Russes combattent aujourd'hui en Ukraine. Si l'on ajoute les soldats sous contrat que vous avez mentionné, le Kremlin se retrouvera-t-il avec une armée de 800 000 hommes en 2025?
L'envoi des 300 000 à 400 000 nouvelles recrues en Ukraine dépendra de l'évolution de la guerre. Une partie d'entre eux devra certainement équiper les nouvelles formations qui seront mises en place conformément à la réforme militaire russe et qui devront être prêtes pour une éventuelle confrontation avec l'Otan.

La menace russe pour l'Otan

A quel point la Russie est-elle une menace pour l'Otan?
L'objectif stratégique des Russes n'a pas changé: réorganiser l'architecture de sécurité européenne. Le chemin vers cet objectif peut varier, mais inclut forcément le recours à la force militaire. La guerre en Ukraine est actuellement la plus grande variable de cette équation.

«Si la Russie perdait, les dirigeants russes devraient tout repenser»

Leur attention et leurs ressources continueraient probablement à se porter sur l'Ukraine, l'Europe serait perdue de vue.

Et si la Russie gagne?
Nous aurons alors une Russie victorieuse et sûre d'elle, qui dirigera son agression contre d'autres pays d'Europe de l'Est.

Pouvez-vous nous parler de la réforme militaire russe?
La réforme militaire de Poutine prévoit de donner à l'armée russe la capacité de mener des opérations militaires contre l'Otan dès que les dirigeants politiques en donneront l'ordre. Le Kremlin s'attend à une possible guerre avec l'Otan dans les dix prochaines années. Sur le flanc ouest de la Russie, à la frontière avec la Norvège, la Finlande et les pays baltes, nous verrons à moyen terme des formations militaires plus fortes. La réforme prévoit également une force militaire plus importante pour l'Ukraine. Au total, les effectifs devraient être portés à 1,5 million de soldats, ce qui est réalisable en quelques années. Poutine prévoit une armée de masse comme à l'époque soviétique.

Pensez-vous que la Russie attaquerait un membre de l'Otan? Il est peu probable qu'une armée qui se bat depuis deux ans en Ukraine au prix de lourdes pertes s'attaque à l'Otan, n'est-ce pas?
La dissuasion militaire repose sur des forces armées prêtes à se déployer et à intervenir, ainsi que sur des plans militaires étayés par des ressources. Si cette dissuasion n'est pas crédible, que ce soit en raison d'une faiblesse militaire ou politique, un adversaire agressif et calculateur l'utilisera à son avantage.

«La mission de l'Otan est de faire en sorte que les calculs des Russes tournent toujours à leur désavantage. Si ce n'est plus le cas, nous devons nous attendre à tout»

Opérations d'influence russes en Europe

Les enquêteurs tchèques ont démantelé le réseau d'influence russe «Voice of Europe», qui aurait engagé et financé des politiciens européens pour la propagande du Kremlin. Ces tentatives d'influence vont-elles se multiplier avant les élections européennes de juin?
«Voice of Europe» n'est qu'un des nombreux réseaux d'influence russes en Europe. Les objectifs varient, mais il s'agit le plus souvent de saper le soutien à l'Ukraine et de déstabiliser les sociétés européennes. Le problème pour la Russie après l'invasion de l'Ukraine a d'abord été que les instruments d'influence classiques comme les portails médiatiques russes ont été sanctionnés ou dissous. Depuis, les Russes cherchent de nouveaux canaux pour leur propagande. Mais les activités russes ne se limitent plus à la guerre de l'information.

Que font-ils d'autre?
Les Russes ont de plus en plus recours aux opérations cinétiques. Il s'agit d'une tendance inquiétante dans plusieurs pays européens. Des personnes sont désormais recrutées pour mener des actions concrètes. Dernièrement, des attaques ont eu lieu en Estonie contre la voiture privée du ministre de l'Intérieur Lauri Läänemets.

«Dans d'autres actions, des monuments à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale ont été barbouillés ou endommagés»

Au total, douze personnes ont été arrêtées dans ce contexte. Il s'agissait d'une opération hybride, derrière laquelle se trouvaient des commanditaires russes.

Quel est le but de ces actions?
Il s'agit d'une forme de vandalisme avec une composante politique. Je ne peux que spéculer sur les objectifs de ces actions. De manière générale, il s'agit pour la Russie de perturber la cohésion sociale, de répandre un sentiment d'insécurité, de fomenter de nouveaux conflits ou d'exacerber ceux qui existent déjà. Ces attaques cinétiques de la Russie sont nouvelles. Nous les observons depuis le deuxième semestre 2023.

«Si la tendance se poursuit – comme nous le présupposons –, ce n'est qu'une question de temps avant que des personnes ne soient tuées»

Qui est derrière tout cela?
Dans le cas estonien, il s'agit d'un service secret russe, je ne peux pas en dire plus. Nous connaissons l'unité et savons qu'il est désormais trop difficile pour les agents de mener eux-mêmes les actions, car nous connaissons leur identité. Dans d'autres cas, le bureau du président russe est également impliqué, ou d'autres organisations gouvernementales.

Comment se déroulent ces opérations?
Souvent, ce sont des intermédiaires qui planifient les actions. Il s'agit par exemple d'anciens soldats du groupe Wagner ou de criminels qui proposent leurs services en tant qu'entrepreneurs indépendants, conçoivent des projets d'opérations hybrides et récoltent pour cela des fonds auprès des autorités russes.

Une forme de guerre hybride?
En quelque sorte. Les intermédiaires observent la situation politique dans différents pays, par exemple lors d'événements clés tels que des élections ou des manifestations, et soumettent des idées appropriées à leurs clients des services secrets russes. Certains projets sont rejetés, d'autres sont acceptés et le financement est obtenu. Les intermédiaires cherchent ensuite des personnes pour exécuter la mission.

Qui exécute ces actions?
Il s'agit le plus souvent de petits délinquants ou de personnes vulnérables, voire dans certains cas de réfugiés ukrainiens. Des personnes dont on peut se passer, aux yeux de l'Etat russe. On les recrute sur les réseaux sociaux ou dans les milieux criminels. Ainsi, même si le plan tourne mal, ce sont des personnes qui ne savent de toute façon rien qui sont démasquées. Jusqu'ici, ces actions n'ont pas été menées de manière très professionnelle.

«Mais je m'attends à ce que les Russes en tirent des leçons et adaptent leurs opérations»

Dans quels pays observez-vous encore ce genre d'actions?
Ces opérations se déroulent dans plusieurs pays européens, mais je ne peux malheureusement pas en parler plus en détail. L'Estonie partage ses informations avec les services de renseignement alliés.

L'Allemagne est-elle concernée?
Pour autant que je sache, non. Mais cela peut changer.

Traduit et adapté par Tanja Maeder

L'Ukraine a développé une «cape d'invisibilité» pour ses soldats
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