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Ukraine: l'avion Mirage 2000-5 est «meilleur que le F-16»

French Air Force Mirage 2000-5 F aircraft taxi in line after landing at RAAF Darwin, Australia, on Bastille Day, July 14, 2004 in preparation for Exercise Pitch Black. Exercise Pitch Black which runs  ...
Image: AP DEPARTMENT OF DEFENCE
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«Meilleur que le F-16»: voici l'avion que la France va livrer à l'Ukraine

Jeudi 6 juin, le président Emmanuel Macron a annoncé que la France allait livrer des chasseurs Mirage 2000-5 à l'Ukraine. L'expert Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, détaille les particularités de cet appareil, ses atouts et ses faiblesses pour le terrain ukrainien.
08.06.2024, 08:1108.06.2024, 20:17
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L’annonce de la livraison par la France de Mirage 2000 à l’Ukraine vous a-t-elle surpris?
Alexandre Vautravers:
Non. Cela fait pratiquement deux ans qu’il est question que la France mette à disposition de l’Ukraine des avions de combat. La Revue militaire suisse a consacré deux articles à cette question en septembre 2023. L’annonce, jeudi 6 juin, d’Emmanuel Macron est désormais explicite. Maintenant, il faut voir, dans la pratique, quels types et combien d’appareils peuvent être fournis, sans que cela nuise aux capacités de l’armée de l’air française, qui connaissent une situation tendue.

L’appareil livré serait de la gamme Mirage 2000. Quelle est l'histoire de cet avion?
Le Mirage 2000 est entré en service en France au tout début des années 1980. Il est encore en service dans certaines versions, à raison de quelques dizaines d’exemplaires, tous modèles confondus. Ceux qu’on trouve en service aujourd’hui dans l’inventaire n’ont plus rien à voir, technologiquement parlant, avec les tout premiers appareils.

C'est-à-dire?
La version A est un modèle de présérie ou prototype, que l’on retrouve aujourd’hui dans des musées. La version B est un Mirage 2000 biplace, qui sert à l’entraînement des pilotes.

«Vient ensuite la version C, comme chasse: c’est la principale variante du Mirage 2000. Des centaines d’exemplaires de cet avion ont été produits et largement exportés»

La question qui se posait en France depuis environ deux ans, était de savoir s’il était possible de sortir de l’inventaire des avions d’ancienne génération pour les mettre à disposition de l’Ukraine. Or cela n’a guère de sens.

Pourquoi?
La technologie embarquée dans la version C (radar, communications, armements) est largement dépassée. Former des pilotes – qui sont une commodité très rare –, les mettre dans un avion des années 1980, avec des armes qui portent jusqu’à six fois moins loin que ce qui peut leur être tiré dessus, n’est ni efficace, ni rentable.

«On enverrait ainsi des pilotes à la mort, pour un effet très limité, dans le meilleur des cas»

On trouve ensuite le Mirage 2000 N, un appareil biplace destiné à engager l’arme nucléaire française ASMP. Même si, par hypothèse, un certain nombre de Mirages 2000 N était encore disponible, la France ne les fournirait pas à l’Ukraine, étant donné le caractère sensible de cet avion. Il existe encore un Mirage 2000 D, qui est une version du Mirage 2000 N spécialisée pour l’attaque au sol. C’est également un biplace. On s’est demandé si ces avions qui ont énormément servi dans les Balkans et en Afrique pouvaient être utiles en Ukraine. Et finalement, on a retenu pour l’Ukraine la version 2000-5.

Quelle est cette version?
Cet avion a été produit à environ 50 exemplaires pour l’armée de l’air française, sachant qu’il a été fabriqué à plusieurs centaines d’autres exemplaires pour l’exportation. Le Mirage 2000-5 est une version qu’on pourrait qualifier d’hybride…

Pourquoi?
La France au cours des années 1990 développait trois grands projets en parallèle: le porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle, le char Leclerc et l’avion de combat Rafale. Tout cela coûtait beaucoup d’argent et les priorités ont changé aussi souvent que les gouvernements, si bien que l’entrée en service de ces trois programmes a été retardée de plus de dix ans. Dans cet intervalle, Dassault, le constructeur des Mirages et des Rafales, recevait des sollicitations pour vendre des avions. Le Rafale était à bout touchant, mais l’armée de l’air n’avait pas d’argent pour sa mise en service rapide.

Que s'est-il passé?
Pour éviter de perdre des marchés importants, le Mirage 2000-5 a donc été une solution de transition, conçue pour répondre à la demande export. L’armée de l’air en a acquis quelques dizaines, afin d’attendre l’arrivée du Rafale et afin de pouvoir soutenir les forces aériennes étrangères qui ont acquis ce nouvel appareil.

«Le 2000-5 est une cellule de Mirage 2000 C, dans laquelle on a greffé l’électronique et le radar de bord ainsi que le système d’armes des premiers Rafales»

Quelles sont les performances du Mirage 2000-5?
C’est un avion qui se situe entre la génération des avions des années 1990, où la technologie était encore mécanique et hydraulique, et la génération du Rafale, avec un équipement et des commandes tout électroniques.

«C’est un avion disposant d’une bonne capacité d’autoprotection contre les radars ou des tirs adverses. Il peut embarquer des armements comme le missile air-air à guidage infrarouge ou radar de conception française MICA»

Le revers de la médaille, c’est que cet armement est disponible en quantité très limitée et sa portée est beaucoup plus faible (60-80 km) que certains matériels engagés par la Russie, à l’instar des R-77 (80-110 km) ou R-37 (150-400 km). L’autre inconvénient, à mon avis critique, du Mirage 2000-5, est son rayon d’action.

Quel est-il?
Il a été conçu pour se battre sur des distances courtes, entre Dijon en France et Bonn en Allemagne, pour entrer rapidement en action avant de retourner à sa base pour refaire le plein et redécoller.

«Sans capacité de ravitaillement en vol, un tel appareil ne peut décoller d’une base dans l’Ouest de l’Ukraine, parcourir 500 km, attendre pendant trente minutes une situation favorable pour engager le combat et rentrer une heure plus tard à sa base»

Le Mirage 2000-5 ne dispose pas d’une autonomie suffisante pour défendre l’intégralité de l’espace aérien ukrainien. Le F-16 américain non plus, d’ailleurs.

Combien la France pourrait-elle livrer de Mirage 2000-5 sans risquer d’affaiblir ses capacités?
Le Mirage 2000-5 a été retiré de l’inventaire français des forces de premières lignes. Il n’y a aujourd’hui aucune escadre de chasse française dotée de cet appareil, qui était sensé être définitivement retiré en 2028. Cependant, certains servent encore comme avions de servitude, afin que les pilotes puissent faire un certain nombre de vols d’entraînement, dans des configurations «ami» ou «ennemi».

«On compte un peu moins d’une trentaine de Mirages 2000-5 en bon état. On peut partir de l’idée que, in fine, ce sera la totalité disponible de la flotte qui sera livrée à l’Ukraine»

La totalité?
L’armée de l’air française n’a aucun intérêt de conserver une chaîne logistique pour quelques-uns de ces appareils seulement. Des commandes pour des appareils plus modernes et polyvalents – Rafale F4 – sont en cours de réalisation. Les livraisons seront probablement échelonnées dans le temps, car le facteur décisif est ici le nombre de pilotes ukrainiens formés. A terme on peut imaginer qu’une escadrille d’une dizaine d’appareils soit ainsi constituée dans les mois à venir.

Que vaut le Mirage 2000-5 par rapport au F-16 américain qui doit être livré par différents pays européens à l’Ukraine?
Il n’y a pas de réponse simple à cette question.

«De par son électronique, son armement air-air notamment, le Mirage 2000-5 est probablement meilleur que le F-16 dont disposaient jusque ici les Norvégiens, les Néerlandais ou les Danois. Mais il est pénalisé par un rayon d’action encore plus faible que celui du F-16»

Autre avantage du F-16: il équipe une quarantaine de pays et les possibilités d’entraînement, les pièces de rechange ou le personnel qualifié ne manquent pas.

Avec l'ensemble de ces renforts aériens, Mirage 2000-5 et F-16, l'Ukraine pourra-t-elle faire la différence face à la Russie?
Pour l’instant il est question de 60-80 avions de combat occidentaux qui seront bientôt livrés. Les pays occidentaux ont fourni jusque ici une trentaine d’appareils ex-soviétiques. Ceci devrait permettre aux forces aériennes ukrainiennes de maintenir un nombre d’avions de combat relativement stable: entre 60 et 80 appareils avant 2022.

«Même si la capacité des appareils promis est meilleure que ceux qu’ils remplacent, l’Ukraine se bat dans les airs à un contre dix. Il faut donc choisir ses combats et se concentrer sur la défense d’infrastructures clés et, ponctuellement, des frappes stratégiques ou symboliques»
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